La perception des voyelles nasales du français Véronique Delvaux * , Didier Demolin + , Alain Soquet # , John Kingston $ * Laboratoire de Phonétique, Université de Mons-Hainaut, 18, Place du Parc, 7000 Mons, Belgique, # Laboratoire de Phonologie, Université Libre de Bruxelles, + CNPQ/Universidade de Sao Paulo, $ Phonetics laboratory, Linguistics Department, University of Massachussets, Amherst. Mail: Veronique.Delvaux@umh.ac.be ABSTRACT The acoustic properties of French nasal vowels differ strongly from those of their oral counterpart. Nasal coupling induces a general damping of energy, and complementary articulations (lip rounding, tongue retraction) lead to the lowering of F2. This study concerns identification and discrimination perceptual experiments that have been run (i) to test the relevance of these acoustic cues for the detection of the [nasal] contrast; (ii) to address the issue of the perceptual integration (vs independence) of the acoustic dimensions. Results show that the differences in the oral articulations are as much a part of the contrast as the soft palate lowering. Moreover, the covariation of nasal coupling and oral articulations largely increases the perceptual distance between vowels for French listeners. 1. INTRODUCTION Production des voyelles nasales Les propriétés articulatoires et acoustiques des voyelles nasales du français sont particulièrement complexes. Tout d’abord, les conséquences acoustiques du couplage nasal sont multiples, et varient entre autres avec le locuteur, la voyelle, et la taille du couplage. On peut néanmoins décrire acoustiquement la nasalité comme une diminution généralisée de l’énergie, en particulier sous 1000 Hz, et entre 2000 et 3000 Hz, c’est-à-dire dans les régions de F1 et F3. Ainsi, une voyelle nasale est plus compacte que l’orale correspondante [1]. Mais l’implémentation phonétique du trait phonologique de nasalité en français implique d’autres modifications articulatoires, telles que l’arrondissement des lèvres et le recul de la langue dans le pharynx. En conséquence, les voyelles nasales ont un F2 plus bas que leur contrepartie orale ; dans certains cas la fréquence de F2 est plus élevée, mais son énergie est si faible que la voyelle peut être décrite globalement comme plus grave que l’orale correspondante [1,2,3]. Expériences perceptuelles Nous nous consacrons dans cette étude à la perception du contraste de nasalité pour les voyelles du français. En menant deux séries d’expériences perceptuelles, des expériences d’identification et de discrimination, nous poursuivons un double objectif. Tout d’abord, nous voulons tester la pertinence des indices acoustiques cités ci-dessus en tant qu’indices perceptuels de la nasalité. Une description adéquate des propriétés acoustiques des nasales ne permet en effet pas de préjuger des indices effectivement utilisés par les auditeurs lorsqu’ils doivent juger de la nasalité d’une voyelle. La diminution fréquentielle de F2 est-elle une propriété acoustique négligeable ou nécessaire à la perception d’une nasale ? Ensuite, nous examinerons les relations entretenues par les différentes propriétés acoustiques au niveau perceptuel: sont-elles partiellement, totalement ou pas du tout intégrées perceptuellement ? La question de l’intégration des dimensions acoustiques, en perception, est liée à celle du rôle joué, en production, par la covariation du couplage nasal avec les articulations complémentaires. Stimuli Les stimuli sont communs aux deux séries d’expériences. Il s’agit d’items C1VC2, où C1 [m,t] et C2 [t] sont des consonnes prononcées en parole naturelle, et V [D/$ ,(/(,o/o ] est une voyelle synthétisée par nos soins [4]. La figure 1 illustre le principe de construction de nos continuums orale/nasale : Figure 1. Espaces de stimuli à deux dimensions Chaque voyelle synthétique appartient à un espace acoustique à deux dimensions de cinq pas chacune. Soient (x,y), les coordonnées de la voyelle dans l’espace cartésien ainsi défini. En fonction des résultats obtenus en production de la parole, et au cours d’une expérience pilote [3], nous avons sélectionné les deux dimensions suivantes : en abscisse, la Gravité, soit la fréquence de F2, qui varie entre la fréquence de l’orale (1,y) et celle de la nasale correspondante (5,y) ; en ordonnée, la Compacité : entre les orales (x,1) et les nasalisées (x,5), on procède à une augmentation de la bande passante en F1 (de 100 à 250 Hz), à une diminution en F2 (de 115 à 85 Hz) et à une augmentation de la bande passante en F3, d’une telle ampleur qu’il finit par disparaitre (BF3=500 Hz). - Compacité + - Gravité + Nasalisée Nasale Orale Antériorisée