Cornelius Castoriadis, La Cité et les lois. Ce qui fait la Grèce, 2, Séminaires 1983–1984, La création humaine III Enrique Escobar, Myrto Gondicas et PascalVernay, précédé de «Castoriadis et l’héritage grec» par Philippe Raynaud Éditions du Seuil, «La couleur des idées», Paris, 2008, 313 pages doi:10.10170S0008423909090143 Avec La Cité et les lois, c’est à une étape importante de l’enquête de Cornelius Cas- toriadis sur la Grèce ancienne que nous sommes conviés. L’objectif général de cette enquête est ambitieux : saisir les soubassements et les significations de la création grecque, dont le trait principal réside dans le projet d’autonomie qui se manifeste à travers la naissance concomitante de la philosophie et de la démocratie. Dans Ce qui fait la Grèce I, il avait mis en lumière les aspects d’une première saisie du monde comme a-sensé et comme absence de source transcendante du sens ou de la loi qui libérait les Grecs, soutenait-il, en leur permettant de créer des institutions dans lesquelles les hommes pouvaient se donner, précisément, leurs normes. Porté par la même intuition, Castoriadis cherche ici à appréhender de plus près le contenu poli- tique de la création grecque, en s’attachant à répondre à la question de savoir pour- quoi et comment la polis démocratique grecque ~athénienne au premier chef ! en est venue à s’instituer et à vivre à travers la mise en cause explicite et permanente de sa propre institution. Selon Castoriadis, répondre à cette question exige d’abord un minimum de pru- dence herméneutique. Compte tenu de l’arbitraire qui règne sur les représentations qui balisent notre rapport avec la Grèce ancienne, il est aisé de perdre de vue les significations du projet tout à fait singulier qu’elle a mis en oeuvre. Pour en rendre compte, il s’avère essentiel, nous dit-il, d’échapper à la fausse alternative entre une attitude qui tend à faire de la Grèce un modèle dont l’appropriation est le plus sou- vent surplombée par les besoins idéologiques du présent, et une seconde, pour qui il n’y a de différences significatives entre cultures que descriptives, alors que la Grèce n’est précisément pas un objet comme les autres, du fait que c’est elle qui a créé ce projet de compréhension que nous assumons aujourd’hui en l’interrogeant. Ainsi la Grèce fait-elle apparaître un problème spécifique qui concerne indissociablement la naissance de la liberté ~dans une articulation particulière au problème de la force à laquelle l’auteur cherche à nous rendre sensible à travers une analyse originale du problème de l’esclavage! et la création de la possibilité même de compréhension dans l’histoire. Pour saisir les significations du processus d’institution de la polis, qui est, sui- vant la définition qu’en donne Thucydide, la communauté des citoyens libres qui font leurs lois ~ autonomos !, jugent ~ autodikos ! et gouvernent ~ autotelès !, Cas- toriadis se propose d’explorer trois questions qui prennent ce processus pour objet : celle du pouvoir et de son exercice, celle de son autolimitation et celle de ses finalités. À la première question, Castoriadis donne une réponse dénuée de toute ambi- guïté : à Athènes, la souveraineté est entre les mains du peuple ~ dèmos ! et elle s’exprime par la participation directe de ce dernier aux différents organes du pou- voir. Il s’agit donc bel et bien d’une démocratie directe ~ou de démocratie tout court, Castoriadis considérant que la démocratie représentative ne peut pas être un autogou- vernement!, où la représentation, l’expertise et la transcendance de l’État par rapport au peuple s’effacent au profit de la fécondation mutuelle ~le «cercle de la création»!, de l’éducation et de l’exercice de la démocratie. La participation du dèmos est, du reste, favorisée par des institutions informelles, telles que l’égalité du droit de parole ~l’isègoria! et l’incitation au franc-parler ~la parrhèsia!. L’institution de la polis sup- pose en outre des relations intersubjectives spécifiques, qui reposent sur des affects Recensions / Reviews 273