Le « problème des banlieues » après la désillusion de la rénovation Renaud Epstein Voilà bientôt un demi-siècle que les politiques de la ville tentent de répondre au « problème des banlieues ». Cette politique repose toutefois sur des approches distinctes et concurrentes : or, si la rénovation urbaine semblait y avoir apporté une clarification, la synthèse qui se dessine actuellement apparaît plutôt manquer de cap et de cohérence. Le 5 mars 1971, un jeune habitant de la Cité des 4 000 à La Courneuve meurt sous les balles du patron du bar-tabac du quartier. La presse nationale se saisit de ce fait divers, l’érigeant en symbole du « malaise des grands ensembles ». Dans la foulée, le ministre de l’Équipement et du Logement d’alors, Albin Chalandon, se rend aux 4 000, qu’il présente comme le « miroir grossissant des problèmes généraux qui se posent dans beaucoup de grands ensembles ». Dans les mois qui suivent, il signe une circulaire stoppant leur construction et met en place au sein du Commissariat général du Plan le groupe de réflexion Habitat et Vie sociale, dont les travaux ont posé les fondements de ce que l’on nomme, depuis 1990, la « politique de la ville ». Cela fait donc plus de quarante ans que le « problème des banlieues » a fait son apparition sur l’agenda politique, et qu’il y ressurgit de façon aussi sporadique qu’éphémère, au gré de faits divers, de révoltes collectives ou de rapports administratifs. À l’évidence, les programmes dirigés vers les quartiers populaires des périphéries urbaines qui se sont succédé au fil des décennies ne sont pas parvenus à éradiquer, ou même à contenir, un problème qui a longtemps paru insoluble, d’autant plus qu’il était indéfini. Plusieurs approches concurrentes dudit problème et des solutions à lui apporter ont, en effet, durablement coexisté au sein de la politique de la ville 1 : une approche qu’on peut qualifier de « communautarienne » 2 , qui a inspiré la politique de Développement social des quartiers des années 1980 ; une approche « jacobine », qui s’est incarnée dans le Pacte de relance pour la ville de 1995 avant d’être portée à sa quintessence par le Programme national de rénovation urbaine (PNRU) lancé en 2003 ; une approche « réformiste », dont l’ambition s’est affirmée avec les contrats de ville négociés en 1999 ; une approche « néo-conservatrice » dont la montée en puissance est plus récente. Avant de procéder à l’examen de ces quatre approches, il convient de souligner qu’il s’agit là d’une présentation stylisée de la politique de la ville. Elle ne prétend donc pas décrire de manière exhaustive une politique qui a juxtaposé de multiples programmes, déclinés et combinés de façon singulière dans chaque territoire. Les quatre modèles proposés, qui sont à la fois théoriques et 1 On reprend ici des éléments développés dans Epstein 2012. 2 En référence au courant de pensée communautarien qui réunit des philosophes nord-américains (notamment Charles Taylor et Michaël Walzer) et des sociologues (Amitaï Etzioni, Anthony Giddens…). S’opposant aux philosophes « libéraux » (au sens américain), les premiers insistent sur l’importance des ancrages communautaires des individus, qui leur permettent de se forger une identité collective conditionnant tout autant la pleine réalisation de soi que la démocratie. Les seconds introduisent, dans l’analyse des rapports entre l’individu et la société, les groupes intermédiaires que constituent les communautés, entendues comme des groupes d’individus dont les relations se croisent et se renforcent mutuellement, partageant un ensemble de valeurs et de normes ainsi qu’une histoire et une identité communes. 1