Interval(le)s – II, 3 (Été 2008) « Allora tu l’ami quella visione ». Illustration et réception du cycle Indo-Malais d’Emilio Salgari Matthieu Letourneux Tandis que les littératures légitimées ont rapidement évacué l’image de leurs éditions, y voyant un élément parasitant le texte 1 , la littérature populaire a laissé une large place à l’illustration. Au XIXe siècle, il n’était guère concevable d’imaginer un roman-feuilleton ou un récit en livraisons dépourvu d’images, et le XXe siècle a conservé une trace de ce lien intrinsèque dans les couvertures illustrées des collections populaires. La chose est plus frappante encore dans la littérature pour la jeunesse qui peut difficilement se concevoir sans l’apport des éléments picturaux. La relation entre texte et image a engendré toute une série de formes mixtes dans ces deux domaines de la culture, du récit en images au roman-photo en passant par la bande-dessinée et le livre-jeu. Même dans les formes plus strictement littéraires, la présence de l’illustration, en affichant certaines modalités du pacte de lecture, construit en partie le regard du lecteur, et oriente son regard 2 . Mais on pourrait inverser le propos : l’illustrateur est lecteur, il est même lecteur au second degré, puisqu’il tente, par ses dessins, de séduire le destinataire de l’œuvre, et de le conduire à l’acte d’achat. Dès lors, l’illustration peut être étudiée comme une indication sur les modalités de réception du texte. Certes, ce témoignage de réception est largement construit, et l’illustrateur est avant tout médiateur du texte, puisque son dessin est interprétation, relecture plus ou moins fidèle. En ce sens, il n’est pas loin de la figure du metteur en scène. C’est une mise en scène orientée, puisqu’il ne s’agit pas vraiment de rendre compte de la richesse du texte (du moins, pas la plupart du temps), ni d’en proposer (comme souvent au théâtre) une vision personnelle, mais de mettre en valeur ce que l’artiste, et derrière lui l’éditeur, jugent valorisant, ce qui va donner envie de lire, et donc d’acheter l’ouvrage. Même si les problèmes commerciaux et les stratégies de séduction sont toujours présents, ils témoignent d’une attention aux lecteurs, puisqu’ils cherchent à les séduire – pas à tous les lecteurs, mais ceux que l’éditeur suppose pouvoir être les siens. En ce sens, les relectures de l’éditeur et de l’artiste sont toujours subjectives. Ainsi, l’image nous donne-t-elle une 1 Cfr. P. KAENEL, Le Métier d’illustrateur, Rodolphe Töpffer, J.J. Grandville, Gustave Doré, Genève : Librairie Droz, 2004. 2 Cfr. M. LETOURNEUX, « Illustration et sérialité dans les livraisons romanesques (1870-1910) », Site de l’Ecole Nationale des Chartes, http://www.enc.sorbonne.fr/histoiredulivre/letourneux.htm.