Jérôme Baschet (CRH-EHESS) DISTINCTION DES SEXES ET LIEUX DE L’AU-DELA DANS LES REPRESENTATIONS MEDIEVALES Au Moyen Age, l’au-delà pèse d’un poids considérable sur l’ici-bas ; et même si la vie terrestre acquiert une épaisseur de plus en plus assumée, la quête du salut dans l’autre monde en donne, finalement, le sens. Les lieux de l’au-delà, volontiers enclos, à l’image des murs de la Jérusalem céleste, instaurent les plus définitives des séparations. Après le Jugement dernier tout au moins, chacun est voué à demeurer éternellement dans le lieu qui correspond à ses fautes ou à ses mérites. Mais qu’en est-il alors de la distinction des sexes ? A-t-elle sa place – son lieu – dans cette image d’une humanité passée au tamis de la justice divine ? La question n’est pas sans importance, si l’on souligne que l’au-delà est le lieu de la vérité dévoilée, par opposition au monde d’ombres qu’est l’ici-bas : les deux sexes y sont-ils mêlés, associés, séparés ? Leur distinction est-elle assumée, confortée par une différenciation de lieux, ou au contraire esquivée, effacée ? Quelles significations ces options peuvent-elles avoir au sein des représentations propres à l’Occident médiéval ? Ces interrogations invitent à croiser deux axes de réflexion : l’un concerne le statut de la distinction des sexes dans l’anthropologie chrétienne médiévale ; l’autre l’évolution des représentations de l’au-delà. Sur ce second point, et puisque nous souhaitons nous interroger sur le marquage des lieux et la spécificité éventuelle des groupes, masculins ou féminins, qui les occupent, il est nécessaire d’insister sur le processus de localisation de l’au-delà qui se joue au cours du XII e siècle. La naissance du purgatoire comme troisième lieu, mise en relief par Jacques Le Goff (en même temps que l’émergence des deux limbes), en est l’aspect le mieux connu. Elle contribue de façon importante à l’effort de l’Eglise pour fixer les âmes des défunts et parvenir à un « enfermement des morts » 1 . Plus encore qu’une « profonde réorganisation de la géographie de l’au-delà », il s’agit sans doute de la naissance même d’une géographie de l’autre monde, car émerge alors la possibilité, théologiquement assumée, d’une représentation localisée du sort des âmes après la mort 2 . À partir de ce moment, un processus de distinction (de « discrétisation ») des lieux de l’au-delà est engagé. Ses premiers effets, repérables à la fin du XII e siècle (naissance du purgatoire et des limbes), seront suivis par d’autres, notamment l’accentuation des subdivisions internes de l’enfer, qui se constituera 1 Le Goff 1981 et 1986 ; Schmitt 1994. 2 Citation dans Le Goff 1981 : 14. Cette argumentation est développée dans Baschet 2002. 1