L’HISTOIRE / N°418 / DÉCEMBRE 2015 64 / L’Atelier des chercheurs La triste histoire des prêtres castrés Castrés ou émasculés, amputés volontairement, accidentellement ou de force, les eunuques étaient interdits d’exercer une fonction ecclésiastique dans l’Occident médiéval. Comment expliquer un tel paradoxe, alors même que l’Église au XI e siècle impose la chasteté des clercs ? Par Arnaud Fossier DR masculinity studies (qui mettent l’accent sur la construction culturelle et sociale de l’identité masculine) ne permettent pas davantage de com- prendre quelle fut la place réservée par l’Église catholique aux hommes amputés de leur virilité. Le livre d’Irina Metzler paru il y a dix ans sur le handicap dans l’Europe médiévale 1 s’en tient, par exemple, aux représentations littéraires, théolo- giques, hagiographiques, des handicaps soma- tiques et sensoriels, et exclut de son champ d’ana- lyse les maladies comme la lèpre ou l’épilepsie, ainsi que la castration et l’émasculation. Ce choix est curieux puisqu’au Moyen Age il n’y a pas de concept latin pour dire la spéciicité du handicap. Autrement dit, les mots qui désignent la « déi- cience » (defectus), la « maladie » (inirmitas), la « faiblesse » (debilitas) ou encore la « diformité » L’AUTEUR Maître de conférences à l’université de Bourgogne, Arnaud Fossier va faire paraître prochainement Le Droit bien tempéré. Casuistique et pratiques administratives de la Pénitencerie apostolique, début xiii e -début xv e siècle (Rome, École française de Rome). I saïe de Rhodes et Alexandre de Diospolis « furent conduits à Constantinople sur ordre de l’empereur, puis jugés et déposés par le préfet de la ville, qui les punit : après avoir été torturé à plusieurs reprises, Isaïe fut exilé ; Alexandre, lui, fut castré et ainsi soumis à l’opprobre public. Peu de temps après, l’empereur ordonna que tous les hommes qui seraient jugés coupables d’avoir des rapports sexuels entre eux seraient castrés. Beaucoup le furent et en moururent. Dès lors, ceux qui éprouvaient du désir pour d’autres hommes vé- curent dans la terreur. » Ainsi Procope, le grand historien du règne de l’empereur Justinien (527-565), raconte-t-il le châtiment qui, en 529, fut réservé aux évêques Alexandre et Isaïe, soupçonnés d’avoir eu des rapports sexuels avec d’autres hommes. Dans l’Occident latin et chrétien, la castration res- tera, tout au long du Moyen Age, une peine af- lictive et infamante, résultant le plus souvent de vengeances exercées à l’encontre de coupables de rapt ou d’adultère. Le cas le plus célèbre est sans doute celui d’Abélard (mort en 1142), dou- loureusement puni par les hommes de main de l’oncle de sa bien-aimée Héloïse, pour avoir en- tretenu avec elle une union cachée (cf. p. 66). Au-delà de la tragédie qui sépara les deux amants, les clercs qui, pour des raisons diverses, étaient amputés de leurs parties génitales – geni- talia ou virilia en latin – n’ont pas beaucoup re- tenu l’attention des médiévistes. Les historiens se sont davantage intéressés aux castrats de la chapelle Sixtine, aux eunuques de l’administra- tion byzantine ou à ceux des harems califaux du Caire et de Bagdad. Nées aux États-Unis il y a respectivement une trentaine et une quinzaine d’années, les disa- bility studies (les études sur le handicap) et les Décryptage La castration et l’émasculation favorisaient le célibat et la chasteté ecclésiastiques devenus obligatoires dans la seconde moitié du XI e siècle. Pourtant, les hommes amputés de leurs parties génitales qui souhaitaient accéder au sacerdoce devaient obtenir de l’administration papale une autorisation spéciale. Arnaud Fossier a pu esquisser un tableau de leur situation sociale, juridique et institutionnelle à partir des lettres que les papes des derniers siècles du Moyen Age ont laissées. Il montre que, loin d’être anecdotique – même si ces cas demeurent assez rares –, le refus de l’Église d’accorder aux eunuques une place naturelle et légitime est un révélateur de la manière dont l’institution ecclésiastique a pensé la sexualité de son clergé. Note 1. I. Metzler, Disability in Medieval Europe. Thinking about Physical Impairment during the High Middle Ages, c. 1100-1400, Londres-New York, Routledge, 2006.