Gérôme Guibert, « Le rock’n’roll est-il du jazz », in Taddei J.C. (dir.), Les territoires du jazz, Presses Universitaires d’Angers, 2011, p. 51-70 Le rock'n'roll est-il du jazz ? Les temps changent. Les années 60 voient peu à peu l’émergence d’un nouveau public « de masse », plus jeune, pour qui le jazz, à tort ou à raison, semble avoir perdu en actualité. Le rock s’impose comme la musique de la jeunesse, en prise sur le monde réel ( ?), tandis que le jazz commence déjà à reproduire sa mythologie. Stephane Olivier, 1999, p. 30 Dans les années 1950, le jazz était encore souvent l’objet de commentaires désobligeants et plus ou moins racistes. Des quotidiens qui se prosternent maintenant devant le plus minable groupe de rock n’hésitaient pas à publier des textes où il était question de « monsieurs pain d’épice qui entrent en trance sous le feu des projecteurs » (dans le meilleur des cas) ou de « cancer de la musique » (dans le pire). Philippe Koechlin, 2007, p. 28 Le passé est mort. Le jazz est mort. Pourquoi rester englué dans ces vieilles conneries ? Que personne ne m’explique comment c’était. Merde, j’y étais, personne ne voulait nous écouter quand on jouait du jazz. Le jazz est mort putain. C’est cuit, finito ! C’est bien fini et ça ne sert à rien de singer ces conneries. Miles Davis (1986) in Gilroy, 1993, p. 136 Le rock’n’roll ne fait pas partie de l’histoire du jazz tel qu’elle est présentée aujourd’hui dans la plupart des textes abordant le passé de ce courant musical. On verra pourtant ici que la question ne fut pas aussi simple, notamment en 1956, quand les milieux du jazz français prirent connaissance d’un nouveau style en vogue aux Etats-Unis, le rock’n’roll. Quelle qu’elle soit, une histoire est toujours une relecture des phénomènes anciens selon un prisme qui doit beaucoup à la période à laquelle elle est écrite et aussi, aux questions qu’on se pose dans le présent (Halbwachs, 1997). En ce sens, le jazz fut menacé par le rock en termes de valeur économique et d’effectifs de pratiquants dès le début des années 60. On peut ainsi poser l’hypothèse que ceux qui le défendaient devaient prouver qu’il existait de manière indépendante du rock, comme une réalité autonome par rapport au rock. Pourtant, en se penchant sur les débats qui suivirent la découverte du rock’n’roll en France par les militants du jazz, on pourra montrer en fait à quelles points les positions quant au nouveau courant musical 1