Dix-huitième siècle n° 44, no 1 (2012) : 561-579. doi : 10.3917/dhs.044.0561 1 Guillaume Simiand Casanova et le nom « Seingalt » Casanova, qui joue si souvent les sorciers au fil de lHistoire de ma vie, connaît bien la fonction magique du langage. Sa spécialité pour subjuguer les naïfs consiste à tirer de questions dont les lettres sont converties en pyramides chiffrées des réponses dictées par son « génie », son « démon. » QuoiƋue laǀeŶtuƌieƌ saĐhe foƌt ďieŶ Ƌue les opĠƌatioŶs arithmétiques Ƌuil ƌĠalise soŶt arbitraires, et Ƌuil les Đhoisit à la volée eŶ foŶĐtioŶ de la ƌĠpoŶse Ƌuil souhaite pƌoduiƌe, lalliaŶĐe eŶtƌe combinaison de lettres, chiffres et invention du futur exerce sur lui un sortilège étrange. Ne compte- t-on pas, parmi les multiples projets de loto Ƌuil propose à toutes les Đouƌs dEuƌope, uŶe curieuse loterie grammaticale, où les joueurs misent sur des syllabes plutôt que sur des nombres 1 ? Casanova est persuadé que le succès est immanquable : le puďliĐ à leŶ Đƌoiƌe se ƌueƌait suƌ les ďillets pouƌ chercher des oracles dans le fatras de sons distingués par le hasard. Ce goût et cette pratique du chiffrage/déchiffrage font de Casanova un cryptographe chevronné, Đapaďle de peƌĐeƌ à la ǀolĠe le Đode duŶ ŵaŶusĐƌit Ƌue lui pƌĠseŶte Mme dUƌfĠ 2 . Elle explique aussi que sous sa plume, le sens ŶĠpuise pas toujouƌs le signe ; Đest Đe Ƌue ŵoŶtƌe le Đhoidž de son demi- pseudonyme, de ce « Seingalt » quil ajoute soudaiŶeŵeŶt à soŶ nom à lâge de trente-cinq ans, en 1760. Lusage quasi systématique de la pseudonymie par les aventuriers du XVIII e siğĐle est luŶ des tƌaits les plus fascinants de cette caste pour le lecteur habitué aux structures de contrôle strictes des États hypermodernes. LEurope de leur temps, où les teĐhŶiƋues dideŶtifiĐatioŶ ;passepoƌts, tiers de confiance) demeurent sommaires, est un terreau propice à leurs changements de nom et de forme ; luŶ deŶtƌe eudž, le ďaƌoŶ de Tschoudy, intitule la ƌeǀue Ƌuil laŶĐe en 1755 à Saint- Pétersbourg Le Caméléon littéraire. Les mutations permanentes de leur identité, et en particulier de leur nom, introduisent uŶe foƌte dose diŶstaďilitĠ, de trouble, au point précis où les pouvoirs 1 Archives d'État de Prague, Marr U20, f. 986 à 991. LiŶtĠƌġt souteŶu pouƌ la philologie Ƌue ŵaŶifeste le tedžte et le Đhoidž de sappuLJeƌ suƌ les ŵoŶŶaies autƌiĐhieŶŶes suggğƌeŶt une rédaction tardive, peut-être à Dux ? Ce document témoigne à la fois de la dextérité mathématique de Casanova et de sa fascination pour le poiŶt où lalphaďet et le hasaƌd se ƌeŶĐoŶtƌeŶt. Il sagit de pƌoposeƌ au puďliĐ des tiƌages de ϴϬ syllabes, puisĠes daŶs uŶ Đoƌpus eŶ ĐoŵpƌeŶaŶt ϭϯϬϬ. Cette ŵasse ƌepƌĠseŶte pouƌ CasaŶoǀa leŶseŵďle des possibilités combinatoires du langage humain. Que le Vénitien ait pris le temps de dresser le tableau sLJstĠŵatiƋue de Đes sLJllaďes, tâĐhe fastidieuse sil eŶ est, tĠŵoigŶe assez de la foi Ƌuil aǀait daŶs soŶ projet. Les joueurs sont libres de miser sur une, deudž, tƌois ou Ƌuatƌe sLJllaďes, soƌtaŶt daŶs loƌdƌe ou le désordre. Le choix des exemples est particulièrement significatif : « Exemple. Il joue for-tu-ne : sil le joue siŵple il gagŶeƌa ƋuelĐoŶƋue soit loƌdƌe daŶs leƋuel les tƌois sLJllaďes se tƌouǀeƌoŶt dans les quatre-vingts extraites ; ŵais sil joue disposĠ for devrait sortir avant tu, et tu avant ne : sans cela il aura perdu. » Casanova connaît le hasard, comprend les règles mathématiques par lesquelles le calcul probabiliste, technique alors émergente, seffoƌĐe de le ŵettƌe eŶ ĠƋuatioŶs ; mais son premier souci, si on lui donne uŶe sĠƋueŶĐe alĠatoiƌe de sLJllaďes, est dLJ ĐheƌĐheƌ des oƌaĐles : « Que cette loterie soit non seulement plus amusante, mais plus avantageuse au public que celle de Gênes on peut le démontrer. Plus avantageuse assuƌĠŵeŶt paƌĐe Ƌuil est plus faĐile dLJ gagŶeƌ, et plus aŵusaŶte paƌĐe ƋuoŶ ƌegaƌdeƌa Đoŵŵe des oracles tout ce que les quatre-vingts syllabes sorties diront à tous ceux qui les examineront. » 2 Histoire de ma vie (HMV), II, 95-ϵϲ. La pagiŶatioŶ est Đelle de lĠditioŶ ‘oďeƌt-Laffont.