Klesis – 2016 : 33 – Le concept de relation chez Hegel 80 Trois dogmes du relativisme Eléments pour une critique hégélienne de Protagoras Olivier Tinland (Université Paul Valéry – Montpellier) La philosophie de Hegel peut se rapporter au thème du relativisme de deux manières, à la faveur d’une « tension palpable entre deux aspects de [sa] théorie de la rationalité 240 ». D’une part, il est patent qu’en identifiant la philosophie à une forme d’idéalisme objectif culminant dans l’appréhension rationnelle du sens universel de l’être comme « idée absolue » puis comme « esprit absolu », l’auteur de l’Encyclopédie des sciences philosophiques adopte une posture « absolutiste », universaliste, rationaliste, qui l’inscrit dans la tradition anti-relativiste initiée par Platon et relayée, entre autres, par Aristote, Descartes, Spinoza, Kant ou Schelling. D’autre part, dans une posture qui contraste cette fois-ci avec une telle tradition anti-relativiste, Hegel s’en prend à une conception trop abstraite de l’absolutisme philosophique, dialectisant les thèses figées de l’entendement, dépassant les dualismes conceptuels qui donnaient une consistance apparente au rationalisme anti-relativiste (subjectif/objectif, particulier/universel, apparence/essence…) 241 , et surtout plongeant l’anthropologie philosophique désincarnée de ses prédécesseurs (tributaire du « paradigme mentaliste » qui régit la philosophie moderne 242 ) dans le grand bain de l’intersubjectivité, de la socialité et de l’historicité 243 . Selon que l’on considère l’un ou l’autre aspect, Hegel semble incarner tout aussi bien un absolutisme spéculatif extrême qu’une pensée de l’incarnation concrète – et ce faisant de la contextualisation, voire de la relativisation sociale et historique – des 240 Maria BAGHRAMIAN, Relativism, London/New York, Routledge, 2004, p. 71. 241 Sur cette critique des dualismes métaphysiques, voir Michael THEUNISSEN, Sein und Schein. Die kritische Funktion der Hegelschen Logik, Frankfurt a/M, Suhrkamp, 1980, Béatrice LONGUENESSE, Hegel et la critique de la métaphysique, Paris, Vrin, 1981 et Stephen HOULGATE, Hegel, Nietzsche and the Criticism of Metaphysics, Cambridge (UK), Cambridge University Press, 1986, ch. 4. 242 Pour une présentation des principaux traits du mentalisme (qui s’étend, selon l’auteur, de Descartes à Dieter Henrich en passant par Kant, Fichte, Husserl, Sartre ou Chisholm), cf. Jürgen HABERMAS, Vérité et justification, Paris, Gallimard, 2001, p. 127-130. 243 Voir Jürgen HABERMAS, op. cit., p. 131 sq. Pour une relecture de la Phénoménologie de l’esprit dans cette perspective, voir Terry PINKARD, Hegel’s Phenomenology. The Sociality of Reason, Cambridge, Cambridge University Press, 1994.