médecine/sciences 2000 ; 16 : 1161-71 Transition sanitaire : tendances et perspectives Pendant des millénaires, l’espérance de vie des hommes n’a sans doute jamais excédé 25 ou 30 ans. À partir du XVIII e siècle, tout a changé sous l’effet de la transition démographique, ce processus historique qui a permis à l’humanité de passer d’un régime ancien, où une forte fécondité équilibrait les pertes dues à une forte mortalité, à un régime nouveau où la mortalité a tellement reculé qu’il suffit d’à peine plus de deux enfants par femme pour assurer le remplacement des générations. L’idée générale d’une transition sanitaire englobe aujourd’hui non seulement la donne épidémiologique mais aussi les différentes réponses de la société aux questions de santé. Deux questions essentielles se posent pour l’avenir. Peut-on encore espérer d’importants progrès de l’espérance de vie ? Et quel rapport le vieillissement démographique entretient-il avec l’état de santé des populations ? P endant des millénaires, l’espérance de vie des hommes, en dépit de varia- tions ponctuelles dans le temps et dans l’espace, n’a sans doute jamais excédé durablement 25 ou 30 ans jusqu’au milieu du XVIII e siècle. Cela ne signifie nullement que le profil épidémiologique n’a pas changé. Au contraire, des travaux récents mettent l’accent sur la succes- sion, depuis la préhistoire, de « patho- cénoses », périodes caractérisées par une dynamique épidémiologique parti- culière mettant en œuvre des ensembles pathologiques spécifiques [1]. Cependant, à partir du milieu du XVIII e siècle s’ouvre en Europe une ère nouvelle où le passage d’une pathocé- nose à l’autre correspond aussi à un progrès décisif et durable de l’espé- rance de vie. C’est le début de la tran- sition démographique, expression consacrée chez les démographes pour désigner le processus historique qui a permis à l’humanité de passer d’un régime démographique ancien, où une forte fécondité équilibrait les pertes dues à une forte mortalité, à un régime nouveau où la mortalité entre la nais- sance et la fin de la vie reproductive a tellement reculé qu’il suffit d’à peine plus de 2 enfants par femme pour assu- rer le remplacement des générations (Landry, 1934 ; Kirk, 1944 ; Notestein, 1945). Baisse de la mortalité, baisse de la fécondité, chacune trouve évidem- ment ses causes dans les transforma- tions économiques, sociales, politiques qui sont aussi à l’origine de la Révolu- tion industrielle. Mais chacune répond à un ensemble de facteurs qui lui sont propres. On a baptisé « transition sani- taire » la dynamique des facteurs qui ont conduit au progrès durable de l’espérance de vie [2]. Ces progrès passent évidemment par le recul de certaines pathologies, ce qui modifie profondément le profil épidémiologique de la population. Toutefois, à la différence des autres changements de pathocénose, c’est pour la première fois l’ensemble des maladies infectieuses qui reculent, et les pathologies ainsi marginalisées ne sont plus remplacées par d’autres pour maintenir globalement la mortalité au même niveau, à âge égal. L’âge au décès est lui-même repoussé et l’espé- rance de vie augmente. On com- mence alors à parler de « transition épidémiologique » pour désigner non seulement le passage d’une structure pathologique dominante à une autre, mais aussi un processus de transforma- tion radicale des âges au décès. France Meslé Jacques Vallin F. Meslé, J. Vallin : Institut national d’études démographiques, 133, boulevard Davout, 75980 Paris Cedex 20, France. n° 11, vol. 16, novembre 2000 1161