1 L’intelligence possible du XXI° siècle Prof. Pierre Lévy Membre de l’académie des sciences du Canada Directeur de la Chaire de recherche en intelligence collective à l’Université d’Ottawa Introduction « Quelle est la responsabilité des intellectuels face aux nouvelles technologies de communication ? » : telle est la question à laquelle je voudrais tenter de répondre dans ce texte, suivant ainsi la sollicitation des organisateurs du colloque de Tokyo sur les intellectuels au XXI° siècle. En bon philosophe, je commencerai dans une première partie par définir l’identité et la fonction des intellectuels. Pour ce faire, je rappellerai d’abord que les communautés humaines ne peuvent vivre ensemble qu’en partageant un certain nombre de systèmes symboliques tels que : langues, écritures, disciplines de connaissance, traditions techniques et professionnelles, conventions esthétiques, institutions politiques, normes religieuses et juridiques, etc. La « culture » de ces systèmes symboliques distingue l’espèce humaine des autres espèces d’animaux sociaux qui peuplent notre planète. A partir de ce constat, je défendrai l’idée que le rôle principal des intellectuels, dans toutes les cultures, y compris dans la culture mondiale de l’intelligence collective en émergence, est d’étudier les systèmes symboliques avec qui les communautés humaines vivent en symbiose et de veiller à leur articulation, à leur bonne marche et à leur perfectionnement. Selon cette définition, les intellectuels contemporains se recrutent principalement dans trois catégories, de plus en plus appelées à travailler ensemble : les chercheurs en sciences humaines et sociales, les chercheurs en sciences et techniques de l’information et les responsables de la transmission des héritages culturels. Or, en ce début de siècle, les intellectuels sont confrontés aux prodromes d’une mutation culturelle de grande ampleur. La majeure partie des produits et des procédures symboliques de l’humanité est digitalisée, ou tout au moins représentée par des documents numériques, et disponible en ligne sous forme de textes, d’images, de sons, de musiques et de logiciels de toutes sortes. De plus, nous disposons déjà d’une myriade d’automates manipulateurs de symboles capables de se coordonner en ligne pour filtrer, interpréter et transformer à volonté les données numériques. Un des principaux problèmes qui se pose aux intellectuels du XXI° est donc de trouver les meilleures manières d’exploiter au service de l’intelligence collective et du développement humain cette immense mémoire commune et cette nouvelle puissance d’analyse, de synthèse et de simulation offerte par le calcul automatique. Il s’agit d’un problème nouveau, celui de l’intelligence possible, qui n’a été posé à aucune génération avant la nôtre. La numérisation des documents, leur interconnexion dans un espace virtuel ubiquitaire et les possibilité de traitement de ces documents par des robots logiciels annoncent une mutation culturelle de grande ampleur, qui se déroulera forcément sur plusieurs générations. Plutôt que d’assister de l’extérieur à cette mutation, les intellectuels doivent à mon sens en prendre la tête. En effet, l’informatique, qu’on peut définir simplement comme l’art et la science de la construction d’automates manipulateurs de symboles, se trouve encore dans sa préhistoire au début du XXI° siècle. La communauté des chercheurs en sciences humaines, quelque soit la