Dominique Kalifa et Marie-Ève Thérenty (dir.), Les Mystères urbains au XIX e siècle : circulations, transferts, appropriations, 2015. http://www.medias19.org/index.php?id=17039 1 Nelson Schapochnik Mysterymania : de Paris au Rio de la Plata n examen attentif du commerce transatlantique de l’imprimé dans les premières décennies du XIX e siècle montre qu’après l’émancipation politique des anciennes colonies espagnoles d’Amérique, le nombre de journaux, de magazines et de livres y augmenta. Cela s’accompagna, dans la région du Rio de la Plata 1 , de l’arrivée de passeurs chargés d’ouvrir des librairies, des cabinets de lecture, des imprimeries, des ateliers de reliure, et de représentants des maisons d’édition européennes. Cette production d’imprimés bénéficia des nouvelles technologies introduites avec les presses actionnées à la vapeur, de la mécanisation de la production du papier (ce qui amena une réduction des prix) et de l’augmentation du commerce. À son tour la distribution fut favorisée par l’expansion des compagnies de commerce maritime et plus tard par les flottes de bateaux à vapeur, qui mettaient entre trente et quarante jours pour relier les ports de la côte nord-atlantique avec les villes principales du Rio de la Plata 2 . Ce flux transatlantique non seulement aida à élargir l’horizon d’attente de l ‘élite cultivée de la société mais lui permit aussi d’avoir accès rapidement à la production culturelle européenne. En créant des conditions favorables à la lecture privée et en encourageant l’émergence de nouvelles bases pour la lecture publique sous la forme de clubs et de cercles, la présence plus visible de nouveaux objets imprimés contribua à de nouvelles expériences esthétiques pour les lecteurs et renforça les pratiques socio-culturelles liées à l’écriture. On peut aussi en déduire qu’un nombre significatif de personnes illettrées bénéficia de l’arrivée et de la généralisation de ces imprimés. Bien qu’incapable de jouer un rôle déterminant dans le développement de la lecture, cette partie du public partagea le plaisir du texte en écoutant des lectures pendant des soirées (« veladas ») dans les salons, dans les pharmacies, les salons de coiffure ou dans les auberges. Les réseaux de distribution des livres, des journaux et des revues étaient souvent liés à la France qui était considérée comme un centre culturel, ce qui veut dire que la francophonie était enracinée dans la culture locale et qu’il y avait une forte demande de littérature française de la part des élites culturelles et sociales. Ce phénomène recoupait et modernisait une pratique culturelle décrite par Angel Rama sous le nom de « diglossie ». Selon le critique 1 Voir Furlong Cardiff, Guillermo. Historia y bibliografía de las primeras imprentas rioplatenses, 1700-1850. Buenos Aires, Guarania, 1953 ; Parada Alejandro, « Lugares y horizontes del libro y de la lectura en el Buenos Aires de 1820 a 1829 », Cuando los lectores nos sussuran. INIBI/Universidad de Buenos Aires, 2007, pp. 85-112. 2 Boscq, Marie-Claire. « La France et les échanges transatlantiques au XIX e siècle ». La circulation transnationale des imprimés – Connexions (University of São Paulo, 28/08/2012). In: http://www.iel.unicamp.br/coloquio/files/MARIE-CLAIRE_bra.pdf U