LA PHÉNOMÉNOLOGIE COMME CRITIQUE ET RESSOURCEMENT DE LA PHILOSOPHIE RELIGIEUSE DE L’OCCIDENT John Rogove Résumé La critique husserlienne d’une certaine bifurcation de la connaissance humaine en sciences positives de la nature, d’une part, et en un éventail de traitements relativistes des valeurs et de la culture, de l’autre, a proposé une « phénoménologie comme science rigoureuse » comme seul remède à cette crise. Or, le phénoménologue et théologien Jean Hering a appliqué les méthodes rigoureuses de cette critique à la crise des sciences religieuses de son époque, qui subissaient de plein fouet les conséquences de cette bifurcation. Cet article se propose de prolonger la critique de Hering et, à l’aide d’Edith Stein, d’esquisser une généalogie phénoménologique de la pensée théologique occidentale qui aurait préparé, dès l’époque médiévale, le psychologisme postkantien responsable de la crise. Le projet phénoménologique naît d’une conscience de crise, c’est-à-dire, de séparation. Dans presque tous les domaines, la connaissance humaine se trouve dans une situation inédite : d’une part, elle n’a jamais connu une telle exactitude au sujet de ce qu’on appelle la « nature » ; d’autre part, cette exactitude n’a jamais semblé plus étrangère aux soucis les plus intimes et terribles de l’homme, à ses espoirs métaphysiques légitimes, ou à un quelconque fondement rigoureux de sa vie éthique, morale, politique ou esthétique dans une objectivité semblable à celle qui fonde les sciences de la nature. La conscience de séparation à laquelle il s’agit de faire face est donc celle d’une unité perdue entre la science ou la connaissance objective et le sentiment subjectif de déchirure né d’une dislo- cation ressentie par l’homme face à la disharmonie entre cet ordre objectif et l’ordre que son ressenti semble, de manière injustiiée, appeler de ses vœux, et qui saurait le situer par rapport à l’ordre objectif qu’il découvre. Cette déchirure se manifeste historiquement dans la polarisation des sciences en deux domaines étanches l’un par rapport à l’autre que sont les sciences de la nature (Naturwis- senschaften) et les sciences humaines (Geisteswissenschaften), division qui se manifeste par la fausse alternative entre deux doctrines auxquelles la phéno- ménologie avait à faire face : le naturalisme ou le positivisme, d’une part, et le relativisme ou la philosophie de la Weltanschauung, de l’autre. Même si REVUE DE THÉOLOGIE ET DE PHILOSOPHIE, 148 (2016), P. 467-480