Cristian Ciocan MORT ET VÉRITÉ : HEIDEGGER ET LE PROBLÈME DE LA CERTITUDE Dans la perspective du sens commun, le titre de cet article peut sembler assez étrange. Car quelle liaison véritable pourrait exister entre la mort et la vérité ? Ces deux phénomènes ne sont-ils pas placés dans des champs sémantiques si distincts qu’il nous serait impossible, par principe, de les penser ensemble ? Tel serait effectivement le cas si le sens traditionnel du concept de vérité guidait notre interrogation. Ici, la vérité est une caractéristique des propositions qui consiste dans une certaine correspondance entre ce que dit la proposition et la chose (ou l’état de chose) à laquelle cette proposition fait référence. Une affirma- tion est vraie si ce qu’elle dit est « en réalité » comme elle le dit. D’autre part, pour le même bon sens, la mort n’est rien d’autre que la fin de la vie, c’est-à-dire l’arrêt des processus vitaux de l’organisme vivant. Ainsi, aux yeux de l’intelligibilité moyenne, une conjonction entre mort et vérité semble manquer de sens. Seule une affirmation sur la mort pour- rait éventuellement être vraie ou fausse, mais la mort comme telle (comme phénomène ou fait) n’a rien à voir avec la vérité. Toutefois la philosophie a pour tâche de dépasser le bon sens, de pénétrer là où n’entre pas celui-ci, et de répondre aux questions qu’il n’a pas le courage de poser. La chance de la philosophie est précisément de surprendre le manque d’assise ferme et le dogmatisme naïf du bon sens. Or voilà que la philosophie peut affirmer qu’il y a une liaison entre la mort et la vérité, une liaison qui est essentielle aussi bien pour le sens de la mort que pour celui de la vérité. Heidegger n’est pas le premier philosophe à souligner une connexion fondamentale entre mort et vérité. Déjà Platon disait que par la libéra- tion du corps, donc par la mort, on accède à la connaissance véritable 1 . Il est vrai qu’ici la mort et la vérité reçoivent des significations étrangères à l’entreprise philosophique heideggérienne : la mort consiste dans le fait que l’âme se sépare du corps, et la vérité est le caractère essentiel de l’horizon idéal de l’être. Mais pour Heidegger 2 , la mort est une pure possibilité, tandis que la vérité est un être-découvrant et, sous sa forme la plus originaire, la transparence parfaite du Dasein à lui-même : 1. Platon, Phédon, 66b-67c. 2. Martin Heidegger, Sein und Zeit. Unveränderte Nachdruck der 15., an Hand der Gesamtausgabe durchgesehene Auflage mit den Randbemerkungen aus dem Handexemplar des Autors im Anhang, Tübingen : Max Niemeyer Verlag 16 1986 ; trad. fr. Emmanuel Mar- tineau, Être et temps, Paris, Authentica, 1985 (hors commerce). Nous utiliserons le sigle SZ, renvoyant à la pagination de l’original allemand. 52