PAR RENÉ LEMIEUX Les corps viennent peser les uns contre les autres, voilà le monde. L'immonde, c'est le présupposé où tout serait pesé d'avance. Nancy, 2006, p. 83. C 'est un long titre, c'est une phrase : c'est la première avec laquelle j'aurais voulu commencer ce chapitre. J'ai choisi d'en faire la dernière, un peu pour marquer la profonde circularité de ce que j'annonce, une profonde circularité entre le texte et la vie, doublant la circularité à l'intérieur du texte même, entre lecture et éthique, entre lecture et écriture : circularités à travers lesquelles j'avancerai. Gilles Deleuze est mort en 1995. Je suis de cette génération qui n'aura jamais connu Deleuze de son vivant, mais aussi de celle qui, lorsque viendra le temps de penser à partir de Deleuze, devra vivre avec le poids de ceux qui ont connu Deleuze personnellement, et dont la parole, pense-t-on souvent, vaut plus. Je suis de la première génération qui n'a que la lecture pour le connaître. C'est un peu de ce poids que j'aimerai ici parler, ne serait-ce que pour m'alléger et alléger l'écriture. La question que j'aimerais poser ici est très personnelle, je la crois pour- tant commune à une problématique qui lie tous ceux à qui je m'adresse, les lecteurs présents de Deleuze. Cette problématique est celle de la lecture des philosophes. Je prends la lecture ici dans son sens publique : le commentaire écrit résultant de la lecture d'un auteur, offert au public lecteur. C'est, je crois, une problématique commune à tout texte qui se veut lié à un autre sous le signe du pli : l'expliquer, l'impliquer, le compliquer. C'est la problématique que je