Carl Einstein et le travail des catégories Entre esthétique, anthropologie et métaphysique Pierre Rusch La modernité se présente volontiers comme une tentative pour sauver la sin- gularité empirique, phénoménale ou subjective contre les mauvais univer- saux de la tradition ou de lhabitude collective. Mais elle nest pas forcément prête à assumer les conséquences dun strict nominalisme, qui risque de len- traîner où elle ne veut pas aller. La détermination dun nouveau point déqui- libre entre la réalité singulière de lœuvre et les catégories quelle mobilise constitue un aspect primordial de linvention artistique, et un contenu central de sa théorisation. Les écrits de Carl Einstein offrent à cet égard une riche matière: il fréquentait trop les ateliers, pour quaucune tentation spéculative pût jamais lui faire oublier la nécessaire fidélité aux œuvres. Et il était trop profondément théoricien pour jamais senfermer dans leur description et re- noncer à rendre compte de ses préférences. Toute tentative de redéfinition des procédures de reconnaissance commence par disqualifier les discours autorisés et resserrer lœuvre sur la pure expérience où elle se donne. Avocat des barbares primitifs ou cubistes, Einstein base sa stratégie argumentative sur ce qui ressemble parfois à un retour phénoménologique à lévidence perceptive, faisant table rase des théories et des savoirs accumulés. A fortiori quand il sagit dart nègre, as- sène Einstein dans son étude de 1915, il faut revenir aux faits, et les faits ce sont: les sculptures africaines. Sans doute le pluriel est-il, comme toujours, ambigu, oscillant entre collection dindividus uniques et unité collective fan- tasmée. Le soupçon contre la théorie, en tout cas, est récurrent. En lespèce, il vise dabord à éviter lécueil dun évolutionnisme réducteur, qui rapporte la production artistique non-occidentale à des stades primitifs du dévelop- pement humain, pour finalement lui refuser la qualité d’“art. On notera quEinstein, à cet égard, propose simultanément deux arguments distincts. Un argument historique: lart africain que nous connaissons na rien de pri- mitif, cest un art tardif, postérieur aux grands empires et un argument structurel: cest une erreur dassimiler le primitif et le simple, tout commen- cement est déjà complexe, parce que lhomme cherche à y loger un maxi- mum dexpérience. Les deux arguments convergent dans une intuition quon dira métaphysique: il ny a pas de commencement. Une formule parmi plu- 72 Pierre Rusch 03/07/12 SL_Creighton V1/bsix