Volny Fages Ordonner le monde, changer la société. Les systèmes cosmologiques des socialistes du premier XIX e siècle L’analogie entre phénomènes naturels et phénomènes sociaux est une ressource épistémologique et rhétorique récurrente chez les premiers théoriciens des sciences sociales 1 . Dans la physiologie sociale du comte de Saint-Simon, la « science sociale » de Charles Fourier, la « sociologie » d’Auguste Comte, et jusqu’aux solidarités « mécanique » et « organique » d’Émile Durkheim, l’analogie avec la nature est fréquemment utilisée afin de proposer des systèmes d’explication de l’ordre social et, au moins chez les socialistes, les modalités pratiques de sa transformation 2 . Les transpositions analytiques entre le monde matériel et le monde social peuvent prendre des formes variées selon les auteurs. Chez ceux que Friedrich Engels qualifiera en 1880 de « socialistes utopiques 3 », la formulation de cosmologies ou de cosmogonies originales, expliquant l’organisation et l’histoire de la matière à l’échelle cosmique, joue un rôle central dans l’articulation entre ces deux mondes. Restif de la Bretonne, Saint-Simon, Charles Fourier, Robert Owen, Philippe Buchez, Eugen Dühring, Auguste Blanqui, le fouriériste Adolphe Alhaiza, ont tous cherché à mettre au jour, en se référant aux connaissances scientifiques du moment, une articulation entre l’ordre social, idéal ou réel, et l’organisation du monde naturel (organique et inorganique). Ces tentatives cosmologiques, voire cosmogoniques, et en particulier celles de Fourier et de Saint-Simon, malgré (ou peut-être à cause de) l’ambition de 1. Les analogies les plus fréquentes sont les analogies mécaniste et organiciste. Sur l’analogie organiciste en sciences sociales voir Judith SCHLANGER, Les Métaphores de l’organisme, Paris, Vrin, 1971 ; Dominique GUILLO, Sciences sociales et sciences de la vie, Paris, Presses Universitaires de France, 2000 ; Donald N. LEVINE, « The Organism Metaphor in Sociology », Social Research, 1995, n° 62, p. 239- 265. Sur le rôle de l’analogie biologique chez Durkheim voir François VATIN, Trois essais sur la genèse de la pensée sociologique : politique, épistémologie et cosmologie, Paris, La Découverte, 2005 ; Dominique GUILLO, « La place de la biologie dans les premiers textes de Durkheim : un paradigme oublié ? », Revue française de sociologie, 2006, vol. 47, n° 3, p. 507-535. Sur l’analogie chez Fourier voir Pierre MERCKLÉ, « Le foisonnement analogique dans la “science sociale” de Charles Fourier » (Cahiers Charles Fourier, 2001, n° 12, p. 57-71) et Loïc RIGNOL, « Épistémologie des théories de la science sociale. Association et communauté dans l’organicisme du premier XIX e siècle » (Cahiers Charles Fourier, 2004, n° 15, p. 53-84). 2. Même si les mots « socialisme » et « socialiste » ne semblent pas apparaître dans la langue française avant 1830, sous l’influence probable de l’anglais, nous utiliserons ces termes dans cet article pour désigner les doctrines de réformes sociales et les auteurs qui les portent et les défendent, acception qui se stabilise à partir des années 1840 (Jean GANS, « “Socialiste”, “socialisme” », Cahiers de lexicologie, 1968, vol. 14, p. 45-58). 3. Friedrich ENGELS, Socialisme utopique et socialisme scientifique, Bruxelles, Editions Aden, 2005 (1 re éd. 1880). rticle on line rticle on line Romantisme, n° 159 (2013-1)