30/07/2016 Africultures Analyse Vers une critique africaine globale http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=13567 1/8 12|04|2016 analyse > littérature / édition VERS UNE CRITIQUE AFRICAINE GLOBALE Abdoulaye Imorou NOUS ASSISTONS À UNE GLOBALISATION DE PLUS EN PLUS AFFIRMÉE DE LA CRITIQUE AFRICAINE (1). IL EXISTE, AU SEIN DE CETTE CRITIQUE, PLUSIEURS TENDANCES QUI PEUVENT ÊTRE REGROUPÉES EN DEUX CATÉGORIES : UNE CRITIQUE ETHNOCENTRÉE ET UNE TRANSCULTURELLE (2). LA PREMIÈRE QUI S'INSCRIT DANS LA LIGNÉE DES TRAVAUX D'AUTEURS COMME JANHEINZ JAHN (3) ET LILYAN KESTELOOT (4) VALIDE LES PARADIGMES DE LA SPÉCIFICITÉ ET DE L'AUTHENTICITÉ DANS LE SENS OÙ ELLE PART DU PRINCIPE SELON LEQUEL LE TEXTE AFRICAIN EST FONDAMENTALEMENT AUTRE ET SANS COMMUNE MESURE AVEC, PAR EXEMPLE, LE TEXTE FRANÇAIS.LA DEUXIÈME, REPRÉSENTÉE PAR DES CHERCHEURS COMME BERNARD MOURALIS (5), DÉNONCE LA MANIÈRE DONT L'ARGUMENT DE L'AFRICANITÉ S'EST CONSTITUÉ EN PARADIGME CRITIQUE ET ENTEND APPRÉHENDER LE TEXTE AFRICAIN COMME ON LE FERAIT DE TOUT AUTRE NOTAMMENT EN INSISTANT SUR LES LIENS INTERTEXTUELS.DANS LA CONCURRENCE QUI OPPOSE CES DEUX ORIENTATIONS, LES CIRCONSTANCES ONT LONGTEMPS FAVORISÉ LA CRITIQUE ETHNOCENTRÉE.CEPENDANT, LE CONTEXTE ACTUEL SEMBLE PLUS FAVORABLE À LA DEUXIÈME ORIENTATION.EN OUTRE, DE NOMBREUX PHÉNOMÈNES INVITENT À PENSER QUE CETTE DERNIÈRE SE SITUE, EN RÉALITÉ, BIEN AUDELÀ DU CADRE DE L'INTERCULTURALITÉ ET TEND À SE FAIRE GLOBALE.JE VAIS D'ABORD M'ARRÊTER SUR DEUX DE CES PHÉNOMÈNES : L'EXTENSION DU DOMAINE DE LA LITTÉRATURE AFRICAINE ENTENDUE COMME OBJET D'ÉTUDE ET L'ÉMERGENCE DE NOUVEAUX LIEUX DE LA CRITIQUE.JE VAIS ENSUITE RAPPELER QUE CETTE GLOBALISATION DE LA CRITIQUE AFRICAINE S'INSCRIT DANS UN MOUVEMENT GÉNÉRAL, CELUI DU GLOBAL TURN. "YOU CAN EITHER EMBRACE THE CHANGE AND MOVE FORWARD, OR FIGHT IT, AND BE LEFT BEHIND" THE FLASH Extension du domaine de la littérature africaine La définition des contours de la littérature africaine en tant qu'objet d'étude est marquée par les contextes de la naissance de cette littérature et de sa critique. La littérature africaine d'expression française est née expatriée de par sa langue d'écriture, ses maisons d'édition ou encore ses circuits de distribution et de consécration (6). Elle a d'abord un statut de contrelittérature au sein du champ littéraire français et une fonction de contrediscours (7). En tant que telle, elle est supposée soutenir les luttes politiques pour l'émancipation du continent (8). De plus, elle a rapidement l'ambition de constituer un champ littéraire autonome et, dans cette optique, elle fait de l'authenticité un critère de légitimation et des motifs de l'oralité et de la tradition les marques de la dite authenticité (9). Quant à la critique africaine à proprement parler, elle est, dans un premier temps, inexistante. Selon Bernard Mouralis, ce sont d'abord les écrivains euxmêmes qui doublent leur travail littéraire d'un discours sur la littérature : Les écrivains africains ne se contentent pas seulement en effet de produire des textes de fiction poésie, romane, théâtre , ils doublent constamment ces textes de fiction d'un discours critique dont la fonction principale n'est pas de prendre position sur des problèmes d'esthétique littéraire et les implications de l'écriture mais de dire ce que doit être la littérature africaine (10). Or, il apparaît que ce discours met en avant les paradigmes de l'engagement et de l'authenticité. Une partie importante de la critique universitaire, notamment du fait de son engagement anticolonialiste et de sa volonté de réhabiliter les cultures africaines, va par la suite entériner ces paradigmes. À cet égard, le titre du colloque de Yaoundé (1620 avril 1973), Le critique africain et son peuple comme producteur de civilisation (11), parle de luimême. Les fonctions et le statut ainsi attribués à la littérature africaine vont informer la manière dont le corpus sur lequel la critique va se pencher sera déterminé. Celuici se caractérise, de manière paradoxale, par une définition à la fois large et restrictive du texte littéraire africain ; large dans la mesure où, le critère de la race l'emportant sur celuici de la géographie, ce sont tous les écrivains noirs d'expression française qui sont pris en compte ; restrictive parce que priorité est donnée à ceux d'entre eux dont le travail semble correspondre à l'idée d'une littérature authentique et engagée et dont les textes paraissent les plus littéraires. Lilyan Kesteloot écarte, sur ces bases, des auteurs comme Bakary Diallo " dont le roman ForceBonté, paru en 1926, n'était qu'un panégyrique naïf de la France (12) ", les "ouvrages d'érudition de Paul Hazoumé, Maximilien Quenum et Dim Delobson, fort intéressants en soi, [mais] trop peu littéraires (13) " ainsi qu'une partie de la littérature antillaise " dénuée de valeur, parce qu'entièrement subjuguée par le prestige des œuvres de la Métropole (14) ". Or, cette manière de procéder a pour conséquence d'enfermer le texte africain dans deux types de périphéries. La première se situe au niveau du champ littéraire mondial duquel l'orientation ethnocentrée exclue, d'emblée, la littérature africaine surtout lorsqu'on sait que d'aucuns considèrent que seuls les Africains disposent des moyens d'apprécier cette littérature (15). En outre, en insistant comme on le fait sur sa fonction de réhabilitation du continent, on tend à réduire le texte africain à un statut de simple document voué à apporter la preuve de la grandeur des valeurs africaines (16). La deuxième périphérie concerne le champ littéraire africain luimême au sein duquel un certain nombre de textes sont écartés du fait de leur supposé manque d'authenticité ou d'engagement ou parce qu'ils appartiennent à des genres jugés peu nobles. Ces deux périphéries sont progressivement déconstruites, d'une part, par des travaux visant à reconnaître le texte africain dans son statut de texte littéraire et à démontrer que la littérature africaine est partie intégrante de la littérature mondiale et, d'autre part, par l'attention que la recherche accorde désormais à ce qu'on pourrait appeler les contrelittératures africaines. Les travaux de critiques comme Bernard Mouralis, Locha Mateso ou encore David N'goran constituent autant d'appels à approcher le texte africain comme on le ferait de tout texte littéraire. Dans son introduction à L'illusion de l'altérité, Bernard Mouralis rappelle ainsi que son travail n'est pas motivé par " une quelconque passion pour l'Afrique subsaharienne, mais simplement un intérêt intellectuel pour cette partie du continent africain, pour son histoire, pour le rôle qu'y joue l'écrivain comme acteur de la littérature (17) ". Dans le même ordre idée, il prévient que "la critique doit s'écarter aussi bien de l'éloge creux et pompeux que de l'agressivité systématique (18) ". Locha Mateso dénonce la croyance selon laquelle seuls les Noirs peuvent saisir le texte africain : " l'appartenance raciale ou géographique n'est pas un critère épistémologique