8.8.2016 Africultures  Analyse  L'alternative démocratique dans le cinéma des femmes en Tunisie (19702015) http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=13456 1/9 17|02|2016 analyse > cinéma/tv L'ALTERNATIVE DÉMOCRATIQUE DANS LE CINÉMA DES FEMMES EN TUNISIE (19702015) Mathilde Rouxel LA "RÉVOLUTION DE JASMIN" A JETÉ LA LUMIÈRE SUR UNE FLORISSANTE PRODUCTION CINÉMATOGRAPHIQUE FÉMININE EN TUNISIE.PRÉSENTÉE COMME UN RENOUVEAU ET UNE PRISE DE PAROLE EXEMPLAIRE DE LA PART DU SEXE OPPRIMÉ, ELLE A CEPENDANT FAIT OUBLIER À BEAUCOUP DE CRITIQUES L'ENGAGEMENT QUE LEUR AÎNÉES ONT MANIFESTÉ DANS L'IMAGE DEPUIS PLUSIEURS GÉNÉRATIONS.LE CINÉMA ET LA DÉMOCRATIE SONT EN EFFET DEUX PROBLÈMES AUXQUELS LES FEMMES ONT VOULU SE CONFRONTER DÈS QU'ON LEUR EN A DONNÉ LES MOYENS : ARMÉES D'UNE CAMÉRA, ELLES PRENNENT LA PAROLE DÈS LES ANNÉES 1970 POUR OFFRIR LEUR TÉMOIGNAGE ET PROPOSER UNE ALTERNATIVE AU SYSTÈME DE POUVOIR EN PLACE, POUR UNE RECONFIGURATION DÉMOCRATIQUE DES RAPPORTS SOCIAUX En 2004, dans un numéro de CinémAction consacré au Maghreb, Michel Serceau écrivait : Après avoir été le plus progressiste des trois pays du Maghreb, la Tunisie est aujourd'hui le plus répressif. Les violences auxquelles est en proie l'Algérie sont une chose bien plus grave, mais la confiscation des libertés s'appuie, le pays connaissant un décollage économique, sur un chantage au développement. Le cinéma tunisien, qui joua un certain temps un rôle phare, ne peut, comme la presse, que ressentir de cette situation. (1) En 2009, dans son ouvrage sur les cinémas du Maghreb, Denise Brahimi confirmait : En Tunisie, on dirait que la critique politique a plus ou moins disparu de la thématique des films. Certes le gouvernement n'est pas des plus libéraux, le régime est policier et il y aurait làdessus beaucoup à dire  mais les cinéastes sont amenés à se demander si cela serait vraiment opportun. (2) Deux idées émergent de ces citations. Dans un premier temps, il apparaît que le cinéma tunisien connut ses heures de gloire. Il apparaît également que les dérives du régime politique ont fait, pour les critiques des années 2000, de ces moments glorieux des moments historiques. Cependant, Denise Brahimi ne manque pas non plus de remarquer qu'"il est évident que la possibilité pour le cinéaste de se livrer à une critique proprement politique dépend de la violence de la répression à laquelle il s'expose et qui est susceptible de rendre son film invisible, c'estàdire inopérant." (3). Ainsi, si l'impossibilité de s'exprimer librement, les pressions économiques et politiques de la dictature de Ben Ali ont appauvri la vitalité du cinéma tunisien, il semble qu'il n'ait néanmoins jamais tout à fait étouffé sa voix politique ; la chute du ra'is en 2011 en a par ailleurs appelé le renouveau. Aussi, en partant du principe que l'art est politique et dit luimême inévitablement quelque chose du politique, il s'agit ici de questionner les rapports de la création et de la démocratie. Nous soutenons que l'œuvre d'art ouvre un passage du privé au public et qu'elle sert en cela le peuple : proposant un régime d'expression autre que les usages habituels, sa portée agit en effet sur d'autres sphères publiques et par le biais d'autres réseaux. Une œuvre renouvelle ainsi les modes de perception du citoyen qui la perçoit dans une société donnée et lui procure des outils pour se transformer ou s'enrichir  comme le propose, à son échelle, la politique participative, elle aussi individuante donc désaliénante. L'art solidarise la réalisation de soi et l'enrichissement de la vie commune, en ce que la pluralité des expériences de chaque réception singulière permet avec autrui un dialogue qui naît, de par la particularité du médium artistique, moins d'un partage d'opinions que d'une rencontre devant l'œuvre. En dressant un panorama globalement chronologique de la création cinématographique en Tunisie et son rapport à la démocratie, nous pourrons distinguer ces différentes phases de l'expression du politique dans l'image. Nous établissons le cinéma comme le plus démocratique des arts, en ce qu'il est le plus fréquenté, le plus à même de plaire à un prisme de population plus large que les autres arts, et, surtout, parce qu'il parle du peuple. Le processus d'identification au cinéma est un processus quasisystématique qui permet d'ouvrir de nouveaux débats et de proposer, comme l'étudie le philosophe américain Stanley Cavell dans nombre de ses ouvrages (4), d'autres chemins, alternatifs, aux vies de chaque spectateur. Nous ne choisissons pas, ainsi, de penser le cinéma comme une traduction des pratiques et des phénomènes sociaux, mais comme témoin des mutations sociales et politiques à l'œuvre. Nous nous intéressons ici particulièrement au cinéma réalisé par les femmes en Tunisie, des pionnières (Salma Baccar, Néjia Ben Mabrouk, Kalthoum Bornaz) à leurs filles (Moufida Tlatli, Raja Amari, Nadia el Fani), et jusqu'aux générations actrices des mouvements de 2011 (Sonia Chamkhi, Hinde Boujemaa, Kaouther Ben Hania). La question féminine a toujours été un enjeu de poids en Tunisie, et fut également un combat démocratique majeur des revendications populaires. Interroger la parole cinématographique des femmes de 1970 à 2015 a pour objectif d'établir comment, même sous un régime politique qui réduit les libertés, le cinéma peut signaler entre les lignes la possibilité d'une autre vie, en employant les outils d'une politique participative qui laisse à l'expérience du spectateur et du citoyen sa libre opinion. En étudiant l'esthétique à l'œuvre dans ces films de femmes, nous tentons de définir le pouvoir du cinéma dans la description de ce qui est ou non représentatif du peuple tunisien au moment de la création de l'œuvre ; l'évolution des liens du cinéma des femmes à l'aspiration, d'abord, puis à la transition démocratique, étudiée ainsi dans une perspective historique, nous permettra enfin d'interroger l'avenir de la production cinématographique féminine et son rapport à son public dans un État de droit guidé par une politique d'ouverture réformiste tel que celui vers lequel tend la Tunisie depuis l'adoption de la nouvelle Constitution en 2014. Ce cinéma au féminin est une composante caractéristique très importante du travail cinématographique en Tunisie, et a œuvré à la diffusion d'idées modernes dans le pays. Cette importance de la place de la création féminine dans le processus de démocratisation des mentalités a par ailleurs été soulignée par l'essayiste féministe algérienne Wassyla Tamzali dans son ouvrage Une femme en colère, dans un passage duquel elle rend hommage aux cinéastes tunisiennes : La Tunisienne Moufida Tlati avec son film Le Silence des palais, Raja Amari, une autre cinéaste tunisienne, avec Satin rouge, le film osé qui jeta un pavé dans la mare des conventions araboislamiques sur les femmes musulmanes. Grâce à elles et à quelquesunes encore, grâce à leurs audaces, nous nous dévoilons peu à peu. (5) Plus loin encore que les simples droits acquis, notamment grâce à l'adoption par Bourguiba du Code du Statut Personnel en 1956, les femmes parlent sans misérabilisme de leur condition. Grandes bénéficiaires de la politique d'ouverture et de promotion des femmes par le régime de Bourguiba, notamment grâce à l'enseignement et la possibilité de poursuivre des études supérieures en Tunisie ou à l'étranger, les femmes ont pris l'image et la parole pour discuter, dès les années 1970, la question démocratique. Selon Sonia Chamkhi, Ce qui unifie et constitue une unité discursive de la majorité des films de femmes tunisiennes c'est l'élaboration de ce que nous pouvons