LA MUSIQUE, LE PENTECÔTISME ET LE TRAVAIL SPIRITUEL DANS LES LAME SELÈS : À LA RECHERCHE DE CONNEXIONS DIASPORIQUES Melvin L. Butler Traduit de l’anglais Dans son ouvrage, Working the Spirit [Travailler l’Esprit], Joseph Murphy utilise une « perspective hémisphérique » (1994, 4) pour examiner les pratiques religieuses des diasporas africaines. En se concentrant sur un certain nombre de communautés spirituelles, Murphy décrit quelques différences notables entre le vodou haïtien, le candomblé brésilien, la santería cubaine, le « Grand Réveil » en Jamaïque et l’Église afro-étasunienne. Cependant, Murphy est particulièrement attaché à la notion que « c’est dans la construction des traditions religieuses de la diaspora africaine que surgissent les points communs les plus marquants » (179). L’accent mis par l’auteur sur la manière dont les fidèles « travaillent l’Esprit » permet d’envisager « des liens hémisphériques et mondiaux sous-estimés » entre différentes communautés (3). S’appuyant sur les travaux de Murphy, cet article met l’accent sur le rôle de la musique et des rituels des groupes de pentecôtistes indépendants connus sous le nom de lame selès (armées célestes) permettant de les situer dans un plus large contexte culturel diasporique. Son objectif est notamment d’une part, de confronter la tradition que l’on retrouve dans les textes sur Haïti, de décrire trop sommairement ce pays comme intrinsèquement « différent » et unique dans son paysage culturel et religieux. Je maintiens que malgré la nécessité de surligner la spécificité du contexte culturel haïtien, il ne faut pas pour autant perdre de vue les parallèles formidables qui existent entre Haïti et les diasporas caribéennes et africaines avoisinantes. En effet, les pratiques musicales des lame selès nous aident à voir, ou peut-être à « entendre », à travers les frontières qui ont été érigées par les chercheurs ainsi que les pratiquants religieux. Plus spécifiquement, cet essai tente d’adresser les questions suivantes : De quelles façons les études de la musique et de la religion haïtiennes ont-elles puisé dans les recherches basées sur d’autres régions de la diaspora africaine ? Quelles sont les caractéristiques premières des lame selès, et quels liens ont-elles avec des pratiques similaires ailleurs dans les Caraïbes ? Comment les pratiques et concepts musicaux et théologiques connectent-ils les rituels des armées célestes haïtiennes à ceux que l’on trouve à travers la diaspora africaine ? Et enfin, quelles relations peut-on établir entre les pratiques musicales des lame selès et celles du vodou en Haïti et d’autres qui servent les esprits (sèvi lwa yo) ? Avant de tarder sur le cas spécifique d’Haïti, je commence par quelques remarques générales sur le rôle des recherches ethnomusicologiques et anthropologiques portant sur la diaspora africaine. Connexions Académiques avec la Diaspora Africaine Ingrid Monson a affirmé que « la musique, plus que tout autre discours culturel, a été considérée comme l’incarnation ultime des valeurs culturelles de l’Afrique et de la diaspora africaine, et comme une preuve de prime abord de connexions culturelles profondes entre tous les peuples ayant une ascendance africaine » (2). Etant donné le lien profond entre l’expression musicale et les valeurs culturelles dans les sociétés à travers le monde, il n’est pas surprenant que les spécialistes académiques de la musique aient contribué à l’étude des communautés d’Afrique et de la diaspora africaine. Les travaux de Melville Herskovits, notamment celui intitulé Myth of the Negro Past [Mythe du Passé Nègre], ont influencé des générations entières d’académiciens, certains ayant poli ses arguments. On peut trouver un bon exemple de ce perfectionnement dans The Birth of