Beaumarchais, Le Barbier de Séville, III, 6, 7, 8 Passe-partout ou clefs ? « J’ai le style un tant soit peu spermatique 1 » écrivait Beaumarchais à Madame de Godeville. L’acte III du Barbier de Séville paraît lui donner raison puisque entre les morceaux de bravoure que sont la leçon de musique et l’arrivée de Basile, jaillit une multitude de saynètes se caractérisant toutes par leur ténuité et leur vivacité 2 . Peut-on pour autant aller jusqu’à soutenir que ce jet de répliques n’est qu’un déferlement gratuit de scènes transitoires ? La composition de l’ensemble n’aide guère à répondre. En effet, deux structures profondes sont en concurrence. D’une part, le passage stagne : le nombre de personnages change à peine ; la même didascalie réapparaît (« Bas, au comte ») ; quand Bartholo sort, c’est pour mieux revenir ; enfin et surtout, alors que pendant tout le passage le comte veut communiquer avec Rosine pour l’avertir qu’il a été contraint de confier sa lettre à Bartholo, jamais il n’y parvient. Pourtant, l’on se doit aussi de remarquer que les saynètes en question sont de plus en plus longues : l’on passe de deux répliques à huit, de trois lignes à dix. Si l’extrait commence par un geste des plus restreints (« BARTHOLO détache son trousseau »), il s’achève sur une action plus ample : « Il court dehors ». Enfin, Figaro qui voulait la clef finit par l’obtenir. L’enjeu ne serait-il pas plus important qu’il y paraît ? En effet, si la première structure domine, les saynètes pourraient bien s’avérer n’être que des scènes « passe-partout » servant seulement à relier les morceaux de bravoure qui les entourent mais si au contraire la deuxième l’emporte, cela ne signifierait-il pas qu’elles sont des scènes cruciales, des scènes… « clefs » ? Alors, stagnation ou progression ? FIGARO : […] (Bas, au comte) Je vais l’attirer dehors. BARTHOLO détache son trousseau de clefs et dit par réflexion : Non, non, j’y vais moi- même. (Bas, au comte, en s’en allant :) Ayez les yeux sur eux, je vous prie. SCENE VI FIGARO, LE COMTE, ROSINE FIGARO : Ah ! que nous l’avons manqué belle ! il allait me donner le trousseau. La clef de la jalousie n’y est-elle pas ? ROSINE : C’est la plus neuve de toutes. SCENE VII BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE, ROSINE BARTHOLO revenant, à part : Bon ! je ne sais ce que je fais de laisser ici ce maudit barbier. (A Figaro :) Tenez. (Il lui donne le trousseau.) Dans mon cabinet, sous mon bureau ; mais ne touchez à rien. FIGARO : La peste ! il y ferait bon, méfiant comme vous êtes ! (A part, en s’en allant :) Voyez comme le Ciel protège l’innocence ! SCENE VIII BARTHOLO, LE COMTE, ROSINE 1 Beaumarchais, Correspondance, t. III, lettre 592, 30 août 1777, Nizet, Paris, 1969, p. 189-190. 2