LES GRANDS CHAPEAUX CEREMONIELS ET L’ESPACE-TEMPS DU RITUEL A BORNEO Bernard Sellato (La version originale d’un texte publié en italien sous le titre « I grandi cappelli cerimoniali e lo spazio-tempo rituale in Borneo », en introduction à l’ouvrage Sapuyung. Cappelli cerimoniali del Borneo, Paolo Maiullari (dir.), Milano : Ed. G. Mazzotta, 2011, pp. 17-21) Les Ngaju de la province de Kalimantan Centre font partie d’un vaste ensemble de communautés « dayak » relevant du groupe linguistique Barito, du nom du fleuve principal de la moitié sud de Bornéo, et occupant les régions intérieures. Outre leurs langues, qui sont apparentées, sinon toujours mutuellement intelligibles, les groupes dits « Barito » ont en commun un grand nombre de traits culturels, depuis leur organisation sociale jusqu'à leurs productions matérielles. Les régions côtières et les embouchures de rivières de la côte méridionale de l’île sont le domaine des groupes « Melayu » ou malais, descendants de groupes dayak côtiers au sein desquels, probablement depuis presque deux millénaires, des marins commerçants établirent de petits royaumes, d’abord indianisés, puis, dans la seconde moitié du second millénaire, islamisés, dont le principal fut Banjarmasin. Les groupes dayak de l’intérieur furent longtemps sujets aux influences indiennes, particulièrement dans le domaine religieux ; inversement, le substrat dayak demeure perceptible dans les dialectes de ces Malais (voir Sellato 1989 et 2012). Le terme « Ngaju » (souvent noté Biadju dans la littérature du XIXe siècle), qui signifie « amont », est une dénomination ethnique récente. Les oloh ngaju, « gens de l’amont », incluent les peuples de l’amont de divers fleuves de la région (Kapuas, Katingan, Kahayan, Mentaya), qui se nomment, par exemple, oloh Katingan, « gens du (haut) Katingan ». Le terme « Ngaju » eut une importance notoire, à partir de 1950, dans l’émergence d’une identité ethnoculturelle et d’un pouvoir politique dayak, qui conduisit à l’émancipation de ces régions vis-à-vis de Banjarmasin, dont elles dépendaient, et à la création de la province « dayak » de Kalimantan Centre. Les Ngaju aujourd’hui occupent les régions de plaines et de collines de la partie centrale de la province, entre la zone côtière et les régions de montagne, où vivent d’autres groupes, comme les Ot Danum. Leur population se monte sans doute à plus d’un demi-million de personnes. Ils habitent de gros villages au bord des fleuves – dans l’ancien temps, les villages, fortifiés, étaient établis au sommet de collines –, mais ils vivent souvent dispersés dans leurs zones de cultures pendant la saison agricole (voir Schärer 1963, Miles 1964 et 1976, Jay 1991). L’un des traits marquants des groupes « Barito » concerne leurs religions traditionnelles respectives, désormais plus ou moins unifiées sous le nom de Agama Kaharingan, religion officiellement reconnue par l’état indonésien en 1980 (Weinstock1983, Schiller 1997). Si une partie de la population s’est convertie au christianisme, et un plus petit pourcentage encore à l’islam, les Ngaju adhèrent encore à la religion Kaharingan, dont la manifestation culmine avec des rituels funéraires complexes, connus sous le nom de tiwah (décrit plus loin ; Arneld, infra).