Retour sur la doctrine de la liberté de Rousseau. (à propos de l'actualité du Contrat social). Olivier Camy, IEP Paris et Université de Bourgogne Qu'exige-t-on aujourd'hui le plus souvent pour l'Europe ? Un nouveau Contrat social, une citoyenneté élargie, une « démocratie réelle » (donc non représentative) ou encore que l'Union Européenne ait une véritable existence politique - comme communauté -. Il s'agit là évidemment d'une thématique rousseauiste qui tend à devenir presque omniprésente dans toutes les rébellions contre l'Euro, la BCE, le FMI, etc. Partout en Europe, un besoin de libération se manifeste. Le trait dominant de notre situation est encore le « e non voglio piu servir » de Leporello qui fait écho aux thèses du Contrat social. Ainsi, l'histoire de la liberté semble ne pas avoir franchi de nouvelle étape depuis le 18ème siècle. Tout se passe comme si les conséquences révolutionnaires de la pensée de Rousseau s'étaient épuisées ou pire n'avaient jamais été véritablement prises en compte. Mais, hélas, les revendications contemporaines ont souvent une portée seulement rhétorique car elles ne s'appuient nullement sur le droit politique de Rousseau. Elles se fondent plutôt sur le droit constitutionnel contemporain qui, de son côté, a bien du mal à s'approprier les notions rousseauistes de Loi, Volonté générale, Peuple, etc 1 . Il faut admettre que le Contrat social est resté jusqu'à aujourd'hui une figure utopique, en quête d'auteurs qui seraient en mesure de comprendre et d'approfondir son économie concrète de la liberté. Seuls quelques rares penseurs comme le jeune Marx ou encore le peintre Malévitch dans ses écrits philosophiques ont tenté de réanimer les notions rousseauistes de citoyen (« membre du corps souverain ») ou encore de communauté politique d'où serait prescrit tout individualisme, reprenant le fil interrompu d'une tradition allant d'Aristote à Rousseau. Mais on ne lit guère plus ces auteurs. 1 Cette déconnexion entre droit politique rousseauiste et droit constitutionnel contemporain est liée à plusieurs facteurs, notamment la positivation de la science contemporaine du droit constitutionnel. Rousseau était lui-même conscient du fait que le droit politique serait incompris et ne se développerait pas dans le futur : « Le droit politique est encore à naître, et il est à présumer qu'il ne naîtra jamais. […] Le seul moderne en état de créer cette grande et inutile science eût été l'illustre Montesquieu. Mais il n'eut garde de traiter les principes du droit politique ; il se contenta de traiter du droit positif des gouvernements établis ; et rien au monde n'est plus différent que ces deux études » in J.-J. Rousseau, Émile ou de l'éducation, GF, Paris, 1966, p. 600. 1