TUMULTES, numéro 47, 2016 Utopie, corps, politique S. D. Chrostowska York University, Toronto Il est connu que la politique et l’utopie ne vivent pas sous le même toit 1 . On peut identifier de nombreuses raisons à leur divergence, depuis la retentissante critique du socialisme utopique par Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste et les expériences du vingtième siècle avec leurs idéologies radicales, jusqu’à la « libéralisation » de la théorie politique académique et la victoire du paradigme normatif de Rawls. À ces raisons essentielles s’ajoute la mise à l’écart du corps humain dans la pensée et la politique utopiennes. Un retour historique sur la séparation des voies politiques et utopiennes serait, me semble-t-il, incomplet si l’on omet ce qui, de façon révélatrice, est actuellement au cœur de la théorie et la pratique politiques. Ce qui m’intéresse réside donc dans la progressive désincorporation, ou spiritualisation, de l’utopisme au vingtième siècle. Comme le montre le règlement de compte historique avec l’utopisme, les théoriciens marxistes hétérodoxes et post-marxistes ont peu à peu considéré avec une suspicion justifiée les expérimentations 1. Je tiens à remercier Joël Gayraud, James Ingram, les traducteurs et les éditeurs du numéro, ainsi que les organisateurs et participants du colloque « Démocratie radicale et utopie » qui s’est tenu à l’Université Paris-Diderot – Paris 7 en avril 2015.