« La tragicomédie de la politique brésilienne », Revue Esprit, décembre 2016. http://www.esprit.presse.fr/article/dias-amanda/la-tragicomedie-de-la-politique-bresilienne-39117?folder=1 La tragicomédie de la politique brésilienne Amanda Dias Pour comprendre ce qui se passe au Brésil aujourd'hui, il est nécessaire de revenir quelques années en arrière. En juin 2013, des milliers de personnes protestent dans les principales villes du pays. Les manifestations sont d'une ampleur jamais vue depuis les rassemblements demandant la destitution du président de la République Fernando Collor en 1992. S’y expriment un état d’insatisfaction diffus, et diverses revendications citoyennes : la fin de la corruption, l’amélioration des secteurs de la santé et de l’éducation, une meilleure sécurité publique et des réformes du système politique. Les manifestants plus proches d’une idéologie de droite reprochent au gouvernement de Dilma Rousseff une forme d’assistanat, tandis que les soutiens du Parti des travailleurs (PT) se sentent trahis par les scandales de corruption depuis le mandat de Lula (2003‐2010). L’opposition et les médias ont vite compris qu’il y avait l’occasion de focaliser le mécontentement sur la figure impopulaire de la présidente. Avertis, certains cercles d’intellectuels se sont efforcés de rappeler la fragilité de la jeune démocratie brésilienne, alertant la société contre un possible coup d’état. Mais leurs voix portent peu dans un pays où les principaux médias sont au service d’une élite économique hostile aux politiques égalitaristes du PT. Un an plus tard, en octobre 2014, Dilma est réélue de justesse, avec 51,52% des suffrages, contre son adversaire de droite Aécio Neves. Ce résultat très serré révélait la profonde division du pays. Division d’abord géographique, entre un sud riche favorable à Aécio et les régions plus pauvres du Nord et Nordeste, où Dilma s'impose avec 70% des votes. Les débats gagnent aussi les réseaux sociaux et on redoute les traditionnels repas de dimanche en famille. Il n'est plus question désormais que de « coxinha » (playboy conservateur) et de « petralha » (jeu de mots entre le terme signifiant « voyou » et le nom du parti), les termes d'argots qui désignent les opposants à Dilma d'un côté, ses partisans de l'autre. L’animosité règne aussi au sein du gouvernement. Dans les mois qui suivent sa réélection, la présidente fait face à un Congrès hostile et une population qui voit en elle la responsable de la récession et du chômage. Dans tout le pays, à chaque fois que Dilma s’exprime, des casseroles résonnent aux fenêtres pour étouffer sa voix. Dilma est critiquée pour ses erreurs tactiques et économiques, mais aussi pour les fautes de son parti et de son prédécesseur, à quoi s'ajoute son manque de charisme. Les scandales de corruption mis au jour par l’opération « lava jato » (lavage express) ‐ qui a dévoilé les méandres d’un système de pots‐de‐vin impliquant le groupe pétrolier