Le(s) César(s) des poètes et la mémoire de la res publica Marie Ledentu Toute étude sur la période dite augustéenne ne peut faire l’économie de prendre en compte le témoignage des poètes. En efet, dans le vaste champ de la littérature qui a leuri dans la Rome d’Octave puis d’Auguste, les textes poétiques constituent pour nous le corpus de textes le plus étendu qui nous ait été transmis. À leur manière, les poètes se sont faits les disciples de Clio, transigurant les souvenirs historiques 1 . Si l’on croise leurs œuvres avec les témoignages historiographiques, architecturaux, numismatiques..., celles-ci s’imposent comme des témoins d’autorité pour qui cherche à mettre à jour la manière dont les bouleversements qui précipitèrent l’avènement du principat et sa mise en place progressive furent perçus, interprétés. C’est ainsi que Fr. Hurlet, dans un article récent, indique parmi les perspectives de recherche sur la période augustéenne qu’il reste à “envisager une étude des auteurs augustéens, en particulier des poètes, dans une perspective historique. Nul doute qu’il y aura beaucoup d’enseignements à tirer d’une relecture orientée des œuvres de Virgile, Properce, Tibulle ou encore Horace” 2 . L’enquête que nous proposons sera une modeste contribution à ce vaste champ d’investigation. Ain de déinir un corpus relativement unitaire, nous avons choisi trois poètes, Virgile, Horace et Properce qui appartiennent à la même génération, celle d’Octave, qui ont connu directement le basculement de la dictature césarienne au Principat. Ils ont été plus ou moins directement liés à la guerre civile entre Octave et Antoine, qui a renoué avec celle entre César et Pompée et dont l’enjeu fut la captation de l’héritage politique du dictateur. Virgile avait vingt-huit ans quand, après la bataille de Philippes, les territoires de Crémone et de Mantoue furent expropriés pour être attribués aux vétérans des armées licenciées et il appartient de naissance à la Gaule Cisalpine, administrée pendant dix ans par César ; Horace fut tribun militaire dans l’armée de Brutus à Philippes et proita de l’amnistie accordée par les triumvirs pour revenir en Italie puis à Rome ; Properce naquit en 47 et fut le témoin des horreurs de Pérouse 3 . Quelle présence ces trois poètes, profondément marqués par une mémoire républicaine, ont-ils accordé dans leur œuvre à la igure de César ? Sous quelles formes l’ont-ils inscrite dans l’espace poétique ? Quels traits du personnage historique et de son charisme ont-ils retenu en intégrant celui- ci dans l’espace de la littérature et de la poésie ? Telles sont les quelques directions dans lesquelles nous orienterons notre lecture. Pour commencer par un état des lieux, on remarque que la présence de César se laisse appréhender à la surface des textes sous la forme d’un nom, Caesar, dont la référence double et superposable par moments, Jules César et Octave/César Auguste, impose sa force et sa solennité au lecteur. Un recensement rapide fait apparaître dans la totalité de notre corpus trente-cinq occurrences de ce nom-titre chez Horace 4 , avec une fréquence plus grande dans les Odes ; vingt-et-une occurrences 1 Sur les rapports renforcés à l’époque augustéenne entre poésie et histoire, on se reportera surtout au volume de Levene & Nelis (2002). 2 Hurlet 2007, 213. 3 Il les rappelle dans les élégies 21 et 22 qui concluent le premier livre. Ainsi, dans l’écriture propertienne, l’histoire romaine récente culmine, selon une emphase que l’on peut qualiier d’autobiographique, dans la guerre de Pérouse. Cf. Zecchini 2005, 104. 4 Nous signalons en caractères gras les mentions qui désignent clairement Jules César, Hor., Carm., 1.2.44 (Caesaris ultor) ; 1.2.52 (te duce, Caesar) ; 1.6.11 (laudes egregii Caesaris et tuas) ; 1.12.51-52 (Caesaris fatis data : tu secundo/ Caesare regnes) ; 1.21.14 (principe Caesare) ; 1.35.29 sous la forme d’une référence aux projets d’Auguste de conduire une expédition contre les Bretons (Serues iturum Caesarem in ultimos/