L a formule de la « period room », dans son succès in- ternational, n’a guère été traduite. Mais la muséo- logie québécoise, toujours soucieuse de fournir des traductions francophones, propose de parler d’« intérieur d’époque », pour éviter, souligne Raymond Montpetit, le terme de « chambre d’époque » – lequel est pourtant régulièrement utilisé, en particulier dans les traductions françaises de la littérature des restaurateurs. 1 La remarque, comme faite en passant, met en évidence le lien implicite de la period room et d’une exposition de l’intimité. On peut ajouter qu’il paraît souvent indispensable au- jourd’hui d’ofrir aux visiteurs une chambre du proprié- taire au sein de maisons-musées ou de musées personnels qui, à l’origine, n’en possédaient pas, et qu’il faut donc inventer. 2 De la sorte, la chambre devient comme la po- litesse obligée de la period room contemporaine. Même si la chambre réelle doit répondre à l’impératif de clôture – comme l’écrit Mona Ozouf, « la vocation des chambres, dans le monde cru, criard, indiscret et tapageur que nous fait l’existence démocratique, est de préserver le droit des hommes au secret » 3 – il n’en reste pas moins que sa re- construction visitable participe d’une fascination pour les espaces de l’intimité, et d’une jouissance assumée lors des parcours. 4 L’image d’Asmodée, le diable qui soulève les toits des maisons pour observer leurs habitants, tire son origine du roman à succès de Alain-René Lesage, Le Diable boiteux, paru en 1707. Le thème et le personnage sont ensuite re- pris par Jules Janin, au début de la série des quinze vo- lumes de l’ouvrage collectif Paris, ou le Livre des Cent- et-un au commencement de la décennie 1830. 5 Walter Benjamin suggérait plutôt d’ouvrir les façades – ce que l’artiste contemporain Jorge Otero Palacios réalise d’une * Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. 1 Montpetit 1996, p. 70. Il insiste justement sur la « dimension topo- logique » qui s’ajoute obligatoirement à celle de la temporalité. 2 Higonnet 2009. 3 Ozouf 2011, p. 528, à propos du livre de Perrot 2009, qui n’évoque pas leurs versions muséographiques. 4 Mårdh 2015. 5 Font-Réaulx 2005. Asmodée au musée : exposer les décors de l’intimité Dominique Poulot* certaine manière en moulant les façades de palais ou de maisons bourgeoises pour les exposer comme autant d’ob- jets détachés. Dans tous les cas, l’ouverture dépend sinon d’un hommage rendu à la magie, au moins d’une parti- cipation au pouvoir mobilisé pour déplacer ces intérieurs et les ouvrir aux regards, ou bien à la puissance inancière qui les achète et qui les lègue. Dans la littérature, ces vi- sites prennent souvent l’aspect d’une sorte de lânerie ur- baine « augmentée », où le passant peut pénétrer dans des intérieurs jusque-là seulement aperçus du dehors. 6 Une catégorie spécifique d’exposition La catégorie de period room s’inscrit dans un ensemble si- gniicatif – avec le panorama, le diorama et autres -ramas, mais encore les expositions animalières, l’habitat group ou l’habitat diorama – et relève sous ces catégories très gé- nérales d’une archéologie des média, des cabinets de cire aux plateaux de cinéma. 7 On peut souligner des degrés diférents de contextualisation et de mise en perspective, que les experts nord-américains ont baptisé au demeu- rant de noms diférents, ouvrant la voie à une typologie que la langue française, ou d’autres, ne permettent pas forcément. On peut distinguer ainsi le period setting, qui répond à l’ambition de créer une atmosphere, terme em- ployé par Alexandre Dorner, et qu’il limitait à un petit nombre de dispositifs colorés. 8 Une exposition célèbre comme « Vienne 1880-1938. La naissance d’un siècle » au Centre Pompidou utilisait des simulations pour four- nir un contexte aux objets, dont certaines oscillaient entre décors esquissés, reconstitutions soigneuses, ambiances inventées et quasi period rooms, comme la restitution d’une chambre louée par Peter Altenberg à l’hôtel Gra- ben, avec la photographie de la pièce originale exposée sur le papier peint. 6 Tel est le sens de la visite au Tenement Museum, il est vrai très par- ticulier, chez Munoz Molina 2005. 7 Ernst 2005 ; Huhtamo, Parikka 2011 ; Huhtamo 2013. 8 Bois 1989 ; Germundson 2005 ; Katenhusen 2007, p. 173. PERIOD_ROOMS.indd 21 30/11/16 12:14