Le Tapis de la Création de Gérone : Une œuvre liée à la réforme grégorienne en Catalogne ? 1 Manuel Castiñeiras Universitat Autònoma de Barcelona En dépit des réticences, ou du retard, de la majorité des spécialistes quant à l’utilisation de l’expression « art de la réforme grégorienne 2 » appliquée au sud des Pyrénées, expression qu’ils considèrent peu convaincante pour expliquer le développement et l’expansion de l’art roman dans ces régions, je me permettrai de l’employer dans le contexte de cette publication afin de revendiquer le net caractère « grégorien » de certaines œuvres réalisées dans la péninsule Ibérique entre la fin du xi e et le début du xii e siècle 3 . En outre, dans le domaine que j’étudie – les territoires de la Catalogne comtale –, il est plus qu’évident pour les historiens – comme me l’a signalé ma collègue Adeline Rucquoi – qu’au cours de cette période troublée les sièges épiscopaux et les monas- tères furent l’objet d’une supervision stricte et minutieuse de la part des légats pontificaux (Hugues Candidus, Amat d’Oloron, Richard de Saint-Victor de Marseille, Rainiero, Bernard de Sedirac) afin d’éviter la simonie et le nicolaïsme, de renforcer le dogme chrétien et de soutenir une politique comtale soumise aux intérêts du Saint- Siège, tant dans le domaine de la reconquête de territoires que dans celui du statut politique des pouvoirs comtaux 4 . Il en résulte évidemment que les institutions concernées, et qui furent les commanditaires de certaines des œuvres les plus importantes de l’époque, voulurent sans doute faire allusion dans leurs commandes artistiques à une partie de ces questions, d’autant plus que certaines de ces œuvres, destinées à être vues par un large public, étaient conçues pour renforcer le dogme de l’Église de Rome et affirmer la soumission du pouvoir laïc au pouvoir ecclésiastique. C’est précisément dans cette perspective que j’aimerais commenter l’origi- nalité du programme iconographique du Tapis de la Création de Gérone (fig. 1-2), une œuvre que je voudrais ainsi inscrire dans un cadre chronologique cohérent qui s’étend, à mon avis, entre les années 1096 et 1097. Le choix de centrer, de manière monogra- phique, ma contribution sur le Tapis de la Création de Gérone est dû à mon désir de faire part aux lecteurs des données nouvelles qui sont apparues au cours de la récente restauration de cet objet, restauration qui s’est achevée durant l’année 2012 5 et qui apporte des éléments décisifs à une recherche personnelle déjà conséquente. En effet, j’avais publié en 2011, quelques mois avant que ne commence la restauration en question, une petite monographie de cette spectaculaire broderie, plus généralement connue sous le nom de « tapis 6 ». En tant que membre de la commission technique et scientifique, j’ai suivi avec intérêt tout le processus de cette restauration. Grâce à cela, j’ai pu examiner avec soin la partie postérieure de l’œuvre car, pour mener à bien leurs travaux, les restaurateurs durent dissocier la toile de son ancien support et intervenir sur son revers. Bien que les analyses et les résultats définitifs demeurent en partie inédits, ceux qui ont été dévoilés – comme la confirmation de la représentation de la figure d’Hercule dans la bordure supérieure, ou encore le témoignage de la présence ancienne de cire sur la totalité de la surface