109 Tonino Griffero Le crépuscule comme quasi chose Le paradigme atmosphérique Atmosphérologie On pourrait dire que, jusqu’ici, les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières. Désormais, il s’agit de le percevoir, en particulier dans sa dimension atmosphérique. Mais qu’est-ce, à vrai dire, qu’une atmosphère ? De prime abord, on peut en dire que, déini comme une précondition qualitative et sentimentale de notre rencontre spatiale et sensible avec le monde, le concept d’atmosphère est inévitablement imprécis et donc voué à irriter l’ontologie traditionnelle. Dans notre perspective générale (Griffero, 2010, 2016) qui consiste à mettre en avant l’apparence en tant que telle et les premières impressions de ce qui nous environne, les atmosphères sont en effet des quasi-choses 1 , un exemple de cette synthèse passive, principalement intersubjective et holiste, qui précède l’analyse et inluence d’emblée la situation émotionnelle du sujet percevant et qui, de surcroît, résiste à toute tentative consciente d’adaptation projective. En tant que « présence » inluente qui est, d’abord, inextricable- ment liée aux processus du corps senti (Leib) et, ensuite, caractérisée par une microgranularité qui est inaccessible aux perspectives épistémiques et naturalistes, l’atmosphère est plus un état « spatial » du monde qu’un état psychique très privé. Malgré sa « présence » inluente, elle est, à certains égards, plus proche des pouvoirs démoniques et « numineux » ou de la couleur atmosphérique (selon Merleau-Ponty) esthétiquement étendue dans l’espace environnant par des porteurs occasionnels. Cependant, cela suppose de renverser une métaphysique introjective (l’invention de la psyché) qui prédomine dans notre culture, une « campagne » de remise en cause agressive lancée il y a plusieurs décennies par Hermann Schmitz et consistant à dé-psychologiser la sphère émotionnelle et à externaliser les sentiments 2 , ces derniers étant 1 - Je pourrais rapidement dire ici que les quasi choses ont une qualité (intensité), une extension, une dimensionnalité non géométrique, une relation aux autres quasi choses et aux autres états d’esprit de celui qui perçoit, un lieu (elles sont ici et non là, même si ce n’est que dans l’espace vécu) et un temps (elles se manifestent maintenant, etc.). Voir Griffero (2013a). 2 - Pour une première approche de la philosophie de l’atmosphère, voir Tellenbach (1968), Schmitz (1969, 1998, 2009, 2014), Böhme (1989, 1993, 1995, 1998, 2001, 2006), Hauskeller (1995), Griffero (2010, 2013a), and Rauh (2012).