LA FEMME DE COULEUR DANS LES CONTES POPULAIRES FRANCAIS Par Françoise UGOCHUKWU http://ethiopiques.refer.sn/spip.php?page=imprimer-article&id_article=975 Ethiopiques numéro 19 revue socialiste de culture négro-africaine juillet 1979 « Le premier centre d’intérêt pour l’auditeur du conte est constitué par la pléiade des personnages dont parlent les récits » [1]. Or, dans le conte auvergnat de La Chèvre et les chevreaux, le renard et le loup, la chèvre, avant de quitter la maison, répète tous les jours à ses petits : « n’ouvrez pas, mes enfants, n’ouvrez jamais à des étrangers ! » [2]. Cette attitude se retrouve-t-elle dans d’autres récits ? Méthodes d’enseignement et délassement essentiellement destinés à l’enfant qui grandit, transmettant normes et valeurs, principes moraux, tabous et stéréotypés, contes, chants et comptines véhiculeraient-ils des préjugés xénophobes ou raciaux ? C’est à cette question que nous allons tenter de répondre. C’est l’Auvergne qui nous fournit, avec La Fiancée et les quarante bandits [3], un premier exemple : celui d’ « une demoiselle bien comme il faut et un garçon qui la fréquentait, comme on dit, pour se marier avec elle, et qui était étranger au pays. ». Après avoir longtemps fait la sourde oreille, la jeune fille se rend aux conseils de son entourage : on ne connaît ni la demeure, ni la fortune, ni la famille du jeune homme ; alors elle part vérifier. Ce qu’elle voit n’est guère encourageant : « une grande bâtisse, grise et triste », « une pièce pleine de pendus » et son amoureux tranchant le bras d’un malheureux. Rentrée chez elle, et le garçon toujours aussi pressant, elle l’invite à amener tous ses amis au dîner de fiançailles, lui tend une embuscade et le confond. Les quarante bandits sont arrêtés. Le conte bas-breton du Prince Turc Frimelgus, recueilli en 1870 auprès d’un meunier de Plouaret [4], met en scène une jeune fille coquette et le fils de l’empereur de Turquie - autre figure de Barbe-Bleue dont on a pu dire qu’il « est le plus monstrueux, le plus bestial des époux de contes de fées » [5]. Conquises par son nom, son rang et sa richesse, la jeune fille et sa famille, dès le premier jour, arrangent les fiançailles. Après huit jours, la belle est mariée et suit son époux à l’étranger. Six mois de bonheur et d’insouciance et voilà l’héroïne enceinte : elle s’en ouvre à son mari, qui la quitte peu après pour un long voyage. En son absence, elle ouvre. « Sept femmes étaient là, pendues chacune à une corde fixée à un clou dans une poutre, et se mirant dans une mare de sang ! C’étaient les sept femmes que le prince Frimelgus avait épousées, avant Marguerite, et qu’il avait toutes pendues dans ce cabinet quand elles étaient devenues enceintes » [6]. Son mari revient à l’improviste et seule l’arrivée opportune de ses frères permet à la jeune femme d’échapper à une mort certaine. Le Diable à la Saint-Jean enfin, rapporté par Claude Seignolle qui l’avait entendu à Bourdeille (Dordogne) en 1937 [7], nous relate les mésaventures de deux jeunes filles imprudentes qui, se rendant au feu de la Saint Jean « avec le secret désir d’y trouver un mari », acceptent d’y suivre un cavalier inconnu rencontré en chemin, et cela malgré l’attitude jalouse des garçons du village ; l’étranger, dans ce dernier cas, « c’était le diable lui-même. » Et le diable, comme on sait, les contes l’ont mis en scène et décrit, « fort laid et puant » [8], « noir, méchant, un monstre d’homme » [9] que la meunière rencontrée chasse en criant : « - Qu’est-ce que vous venez faire ici ? Nous n’aimons pas les noirs chez nous » [10]. Prétendants étrangers, femmes étrangères Dans les contes dauphinois de La Montage de savon [11], des Trois citrons [12], des Cinq oranges [13] et des Trois chattes [14], c’est sur des femmes que les conteurs attirent nos regards : jeunes filles, jeunes femmes auxquelles le héros est confronté au moment d’un choix en vue du mariage, ou antagonistes voulant se substituer à elles. Parmi ces femmes, quelques-unes du pays, ou du moins reconnues comme telles, mais aussi des étrangères, d’ordinaire signalées par leur couleur - noire le plus souvent, jaune