l’interview, l’oral et le subjonctif 234 Ekkehard Eggs avec la collaboration de Christophe Bouyssi maîtrise du français et économie comprendre et produire des arguments Paris: Liris 1998 LE SUBJONCTIF A côté de l’impératif, le subjonctif est le mode le plus intimement lié à l’oral et au discours. Ce mode sert, en effet, à exprimer sa volonté ou son étonnement, à mettre en question les affirmations des interlocuteurs ou à supposer un monde hypothétique. Il n’est donc pas étonnant que nous trouvions toute une séquence du discours de B. Collomb avec plusieurs subjonctifs : [...] il faut que nos business soient décentralisés. [...] Je crois que maintenant nous sommes beaucoup plus forts sur l’idée que, précisément parce qu’un groupe international comme le nôtre, ça repose sur un partage d’expériences, il faut que ce partage d’expériences se fasse. Il ne faut pas qu’il y ait de chapelles, il ne faut pas qu’il y ait d’unités isolées (l. 89-96). Comment expliquer l’emploi du subjonctif ? On explique, en règle générale, des emplois comme ci-dessus en disant qu’une construction comme il faut ou un verbe comme falloir exige le subjonctif. Il y aurait donc un certain nombre de verbes ou de constructions qui amènent – comme une ‘servitude grammaticale’ – ce mode. Malheureusement, cette explication n’est pas bonne puisqu’il il y a un grand nombre de verbes ou de constructions où l’on peut utiliser l’indicatif ou le subjonctif. Donnons-en quelques exemples : (1a) Pierre a dit qu’il venait cet après-midi. l’interview, l’oral et le subjonctif 235 (1b) Dis-lui qu’il vienne cet après-midi. (2a) J’admets que vous avez dit la vérité. (2b) Admettons que vous ayez dit la vérité... (2c) Je n’admets pas que vous restiez. (3a) Je comprends qu’il n’ait pas réussi à l’examen. (3b) Je comprends qu’il n’a pas réussi à l’examen. On peut expliquer ces emplois en distinguant un petit nombre de situations de discours exigeant le subjonctif. Nous formulerons ces situations de discours en formes de règles : règle I Si un locuteur ne peut pas prendre position, c’est-à-dire s’il ne peut ni affirmer ni nier l’existence d’un état de choses, il pourra employer les constructions suivantes (P = phrase subordonnée) : Il se peut / paraîtrait Il est possible Il (me) semble que P /+ subjonctif/ Ne te semble-t-il pas (1) Il se peut qu’il soit dans le jardin. (2) Il est (tout à fait) possible qu’il ait commis ce crime. (3) Il semble que la ville ait beaucoup changé Avec il semble que on emploie plus souvent le subjonctif, avec il me (te, lui, nous...) semble que plus souvent l’indicatif. Cette différence s’explique par le fait que il me semble que a presque la signification de je crois que qui exige, en forme affirmative, toujours l’indicatif. L’emploi du mode dépend en dernière instance du contexte et du locuteur : si celui-ci veut informer son interlocuteur qu’il a de bonnes raisons d’affirmer l’existence d’un état de choses, il emploiera l’indicatif : (4) D’après les changements sociaux des dernières années, il (me) semble que le rôle de la femme a beaucoup changé. (5) Il semble que, aujourd’hui, le rôle de la femme a/ait beaucoup changé. (6) *Il semble que Pierre est malade - je n’en sais rien. (7) Il semble que Pierre soit malade - je n’en sais rien. (8) Il paraît qu’il ne vient (*vienne) plus. (9) Il paraîtrait qu’il ne vienne plus. 1 Comme le locuteur de (4) avance une raison pour étayer son affirmation, il est tout à fait normal qu’il emploie le subjonctif. Dans un contexte plutôt neutre comme (5), les deux modes sont possibles. Enfin, la phrase (6) constitue même une contradiction puisque le locuteur affirme avec l’indicatif dans la première 1 Notons que on dirait – qui a la signification de je trouve que – se construit avec l’indicatif : On dirait que tu es vraiment malade.