Travaux neuchâtelois de linguistique, 2017, 65, 7-18 Le tact des mots: écrire et discuter l'histoire d'un sujet sensible Victor FERRY Groupe de Recherche en Rhétorique et Argumentation Linguistique (GRAL- FNRS/ULB) Does writing history about a sensitive issue require tactfulness? This question brings us at the core of a distinction between rhetoric and academic writing. As an expert in discursive efficiency, a rhetorician will tackle this sensitive issue as a technical problem. Taking into account that this issue may inflame passions, he or she will find strategies to convey his or her message in relatively good conditions. Yet, an historian may feel reticent with regard to some epistemological and ethical points of view of such pragmatism. Thinking of adapting our own discourse to the audience amounts to compromise the uniqueness of truth and to sink into a kind of self-censorship. This contribution offers conceptual tools and didactic leads in order to overcome the division between rhetoric and history. The stakes are high since it is a matter of the very possibility to conduct a soothed discussion about history in a multicultural context. 1. Introduction L'écriture et l'enseignement de l'histoire sur un sujet sensible demandent-ils un traitement rhétorique particulier? Peut-on parler de la guerre de Cent Ans, de la révolution industrielle, des grandes étapes de la construction européenne comme on parle de l'esclavage, de la Shoah ou du conflit israélo-palestinien? Intuitivement, nous sentons bien que non. Certains sujets nous engagent sur un terrain plus délicat: ils ont un potentiel polémique important 1 . Faut-il, dès lors, faire preuve de tact 2 lorsqu'on les aborde? Cette question nous place au coeur 1 Un sujet historique sensible présente deux caractéristiques. Il s'agit, premièrement, d'un sujet avec lequel certains membres du public (les élèves du professeur, les lecteurs de l'ouvrage d'histoire) auront un rapport affectif fort, pour des raisons qui tiennent à leur histoire personnelle, à leur communauté d'appartenance, à leur idéologie. Deuxièmement, un sujet historique sensible révèlera des désaccords profonds (Fogelin 1985) au sein de l'auditoire auquel s'adresse l'historien. 2 Précisons le sens de cette notion. Le propre des sujets sensibles, comme l'ont bien montré les recherches en argumentation (Angenot 2008) et en psychologie (Haidt 2012), est de diviser les communautés humaines en différentes familles de valeurs. Entre ces familles, les désaccords sont si profonds qu'il serait illusoire de chercher un argument si éthique ou si raisonnable qu'il mettrait tout le monde d'accord. L'objectif serait plutôt, pour reprendre l'expression de Ruth Amossy, de permettre une coexistence dans le dissensus (Amossy 2011). Le Groupe de recherche en Rhétorique et en Argumentation Linguistique (GRAL) fait l'hypothèse que la pratique des exercices de rhétorique, à l'instar de ceux qui avaient été rassemblés dans le programme des progymnasmata (Webb 2001), développe les compétences nécessaires à cette coexistence dans le dissensus (Ferry & Sans 2015; Ferry & Danblon 2016). Ces exercices amènent en effet l'élève à explorer, sur toute question, la diversité des opinions, des affects et des caractères. Ces exercices lui permettent également