LES FRONTIÈRES DE LA PSYCHIATRIE AUJOURD’HUI Dans H. Guillemain, Extension du domaine psy, PUF/Vie des idées, 2014, p. 5-22. Un manuel pratique de médecine a-t-il jamais généré autant de débats chez les profanes? La publication en mai 2013 de la 5 e édition du DSM – le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, ouvrage de référence des psychiatres aux États-Unis et dans une partie du monde – a suscité de manière plus forte encore que lors de ces précédentes versions (1980, 1987, 1994, 2000) une controverse dont les enjeux dépassent largement le monde professionnel dont il est issu 1 . La presse quotidienne et les médias audiovisuels français ont scruté à cette occasion les nouvelles avancées de l’impérialisme psychiatrique américain et ont donné la parole aux opposants qui, depuis plusieurs décennies déjà, affrontent la diffusion des nouvelles conceptions scientifiques portées par les auteurs du manuel. La réception disproportionnée de cet événement – rappelons que les psychiatres français se réfèrent plutôt dans leur pratique quotidienne à la classification de l’Organisation mondiale de la santé (CIM 10) – permet néanmoins d’évoquer la manière dont les frontières de la psychiatrie se sont étendues depuis deux siècles et d’évaluer sa situation actuelle à l’aune de cette mise en perspective historique. Comme le montre Steeves Demazeux dans un ouvrage consacré à l’histoire intellectuelle du DSM 2 , ce projet de manuel diagnostique universel d’origine américaine est en premier lieu fondé sur la quête d’un objectivisme clinique pragmatique détaché du style nosographique français et de la théorie allemande qui dominent la science psychiatrique du XIX e siècle et du début du XX e siècle. Appuyée sur les outils statistiques et informatiques, la procédure diagnostique qui fonde cette démarche, symbolisée par l’encodage à cinq chiffres de toutes les pathologies mentales, a été l’objet de nombreuses critiques. L’idéal d’une observation « neutre » et standardisée du patient, centrée sur le temps présent et sur la forme des symptômes, marginalise les approches psychodynamiques fondées sur une implication subjective assumée du soignant, une attention aux représentations individuelles du symptôme, leur inscription dans le temps long 3 . La plus saillante des critiques qui pointent l’inadéquation de cette méthode à son objet d’études spécifique est sans doute celle de l’artiste Marco Decorpeliada (alias d’un collectif oulipo-