25/10/15 09:41 Proust en eaux troubles (Acta Fabula) Page 1 sur 4 http://www.fabula.org/revue/document9241.php Les arts décoratifs s’invitent dans la recherche proustienne. En 2013 paraissait Marcel Proust et les arts décoratifs sous la direction de Boris Gibhardt et Julie Ramos [1], dont les contributions envisageaient plusieurs aspects du décoratif dans l’univers proustien, du japonisme aux Ballets russes. Le Rastaquarium de Sophie Basch propose une lecture érudite et inédite du « modern style » dans la Recherche, entre esthétique et politique. Avec cet ouvrage dense et précis, fourmillant de références culturelles et enrichi d’une très belle iconographie (en grande partie inédite), l’auteur nous plonge dans le bain du Rastaquarium, mot-valise forgé par Georges Maurevert (mais aussi revendiqué par Willy) censé résumer les deux traits essentiels de ce qu’on appelle alors le « modern style » : style sous-marin, style rastaquouère et cosmopolite. Le « modern style » ou les mirages d’un nom Tout commence avec l’Art nouveau, mouvement européen de renaissance des arts décoratifs qui prend racine dans les théories de William Morris, le mouvement Arts and Crafts qui en dérive et l’avant-garde belge [2]. En France, l’ouverture de l’« Art Nouveau » en 1895 par Siegfried Bing (Juif allemand naturalisé Français) cristallise les débats autour de la définition de ce que doit être un style français soustrait aux influences étrangères. Transnational « tout en exprimant des soucis distincts suivant les traditions vernaculaires, l’Art nouveau ne soulèvera que davantage la question des origines, à une époque taraudée par le cosmopolitisme » explique S. Basch (p. 38). Dans Le Côté de Guermantes, le narrateur s’amuse de ce qu’« en France on donne à toute chose plus ou moins britannique le nom qu’elle ne porte pas en Angleterre [3] ». La pique vise peut-être aussi le « modern style », création bien française qui n’a d’anglais que le nom, expression le plus souvent péjorative visant à souligner le caractère étranger d’un art décoratif dévoyé dont les détracteurs ne cessent de dénoncer les origines anglaises, belges ou allemandes. Objet labile et protéiforme, qui ne se confond pas (toujours) avec l’Art nouveau, le « modern style » déborde le champ esthétique pour désigner un phénomène de société, un air du temps, une mode… En 1900, un curé à bicyclette ou une valse peuvent être affublés de l’épithète « modern style » (p. 26). Ni véritablement un style, ni véritablement anglais, le « modern style » est un objet discursif qui circule entre les champs du savoir, dans les petites revues, la grande presse, les romans ou les pièces de théâtre. C’est là l’un des mérites de ce livre dont la bibliographie très fournie permet de rendre compte de la réception du « modern style » en la resituant au cœur des multiples tensions qui animent le tournant du siècle. De Londres à Munich… en passant par Balbec Proust, malgré le faible intérêt qu’il accorde à l’Art nouveau, est d’autant plus au fait des débats sur ses origines anglaises que son travail sur Ruskin le conduit dès 1905 à s’intéresser aux thèses de William Morris. S. Basch montre les biais et les méprises qui orientent sa réception des deux théoriciens tout en déployant subtilement le réseau des références à l’art décoratif anglais qui jalonnent l’univers de Proust, des meubles Maple [4] aux étoffes Liberty que Bloch, non sans ironie de la part du romancier, fait découvrir à Saint-Loup. La description de la célèbre chambre du Grand Hôtel de Balbec dont les bibliothèques vitrées reflètent la mer est le premier moment de la Recherche où apparaît l’adjectif « modern style ». L’étude génétique du passage permet à S. Basch de faire de Accueil> Acta> Avril 2015> Notes de lecture | 2015 | AVRIL 2015 (VOLUME 16, NUMÉRO 4) Cyril Barde Proust en eaux troubles Sophie Basch, Rastaquarium, Marcel Proust et le « modern style ». Arts décoratifs et politique dans À la recherche du temps perdu, Paris : Brepols, coll. « Le champ proustien », 2014, 192 p., EAN 9782503552538.