LE CORPS ET SES REPRÉSENTATIONS DANS L’ŒUVRE D’HORACE : APPROCHE TRANSGÉNÉRIQUE par Robin GLINATSIS, Professeur en CPGE au lycée Albert Châtelet de Douai – chargé de cours à l’Université Lille 3 Sommaire. – Les modalités de représentation du corps, objet plastique par excellence, tendent à apparaître comme de véritables marqueurs génériques dans le cadre de la poésie antique. Le corpus horatien, qui se caractérise justement par sa diversité dans la pratique des genres, le démontre aisément. Les Satires, d’abord, dévoilent une corporalité nue ou, du moins, dégagée de toute entrave à l’observation ; une logique de l’ostentation, fondée sur un attachement à la matière, est effectivement adoptée, et le poète lui-même, enclin à l’autoreprésentation, ne manque pas de s’y inscrire. Les Épodes, quant à elles, font plutôt du corps la cible d’attaques virulentes. Le discours iambique entend mortifier son destinataire, et le corps de ce dernier, blessé par le poinçon du poète, ne saurait en ressortir indemne. Dans les Odes, la perspective change. Les désignations corporelles se veulent plus aériennes, conformément à la volonté horatienne de figurer au panthéon de la poésie lyrique. Au sein du Carmen II, 20, la métamorphose du uates en cygne, qui présente de surprenants détails anatomiques, semble toutefois rappeler que la création poétique demeure avant tout une expérience humaine. Enfin, la confrontation du corps aux concepts de l’art poétique dans l’Épître aux Pisons trahit la propension d’Horace à mettre la théorie en images. Summary. – Body representations put in light a plastic object par excellence and tend to appear as true generic markers in the frame of ancient poetry. The Horatian corpus, which is characterized by practicing different genres, makes it clear. First, the Satires show a corporality that is naked or, at least, freed from all hindrance to observation; a logic of ostentation, based on an interest in the material, is adopted, and the poet himself, inclined to self-representation, is part of it too. The Epodes consider the body as the target of violent attacks instead. The iambic discourse wants to humiliate its addressee, whose body, hurt by the poet’s stylet, doesn’t escape unharmed. In the Odes, the perspective changes. The lexical field of body is lighter due to the poet’s will to enter the pantheon of lyric poetry. Nevertheless, in Carmen II, 20, the metaphor of the uates into a swan, presenting surprising anatomical details, reminds us that poetic creation is, above all, a human experiment. Finally, the tension between body and abstract concepts in the Epistle to the Pisos deeply embodies how Horace is eager to personify theory. Pour les Anciens, le corps est tout sauf un objet figé. Il appelle, de manière intrinsèque, la transformation, l’évolution. Comme le rappelle Francis Prost, « le corps antique ressemble à une pâte meuble que, pendant son enfance, son adolescence et à l’âge adulte, l’homme se doit de façonner. » 1 Il se prête par ailleurs à la dissimulation, au travestissement, mais peut aussi s’exposer en toute transparence, dans sa nudité la plus absolue. Du reste, il a volontiers partie liée avec le domaine du symbole et a suscité une multitude de représentations en fonction des contextes culturels, artistiques, énonciatifs… D’un point de vue poétique, il s’intègre aux genres les plus dissemblables et revêt alors des dimensions tout à fait variées : à tous égards, le corps vigoureux du héros épique présente bien peu de similitudes avec celui, par exemple, du vieillard cacochyme de la comédie. Il apparaît donc que le corps, en vertu même de sa plasticité physique et symbolique, s’est rapidement imposé comme une sorte de marqueur générique. Les modalités du traitement que lui accordent les poètes trahissent bien souvent l’attachement à un genre 1 F. PROST et J. WILGAUX (éds), Penser et représenter le corps dans l’Antiquité, Rennes, Presses Universitaires, 2006, p. 10.