La banalité du mal et la volonté : Revisiter l’héritage augustinien chez Arendt Sophie Cloutier (Université Saint-Paul) Article paru dans Symposium, vol. 20 no 2, automne 2016, pp. 42-63. La notion arendtienne de « banalité du mal » est au cœur d’une controverse depuis la parution en 1963 de Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal. L’objectif de cet article n’est pas de reprendre l’entièreté du débat, mais de clarifier la pluralité des racines théoriques de Hannah Arendt, et plus particulièrement l’héritage augustinien du mal comme privatio boni. Il s’agit d’une source très peu commentée qui permet pourtant d’analyser le rôle de la volonté dans la banalité du mal et de mettre en lumière la réponse d’Arendt au mal dans l’amor mundi et la formation du caractère. « […] on ne peut davantage imposer une chose ou un être qu’en l’aimant, c’est-à-dire en affirmant : ‘Je veux que tu sois’ – Amo : volo ut sis. » — Hannah Arendt En 1963, Hannah Arendt fait paraître dans le New Yorker son compte-rendu du procès du criminel nazi Adolph Eichmann, suivi quelques mois plus tard par son ouvrage Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal 1 . Il s’en suit aussitôt une vive controverse qui ne s’estompera pas avec la mort d’Arendt en 1975. Si la controverse a pris différents visages au fil des ans, comme l’explique Corey Robin dans « The Trials of Hannah Arendt » 2 , elle a repris de l’ardeur dans les dernières années, notamment avec la parution en 2014 de la traduction anglaise de l’ouvrage de Bettina Stangneth Eichmann Before Jerusalem : The Unexamined Life of a Mass Murderer 3 . Stangneth remet en question le portrait qu’Arendt avait fait d’Eichmann en s’appuyant sur les entrevues Sassen, un volumineux dossier de conversations entre Eichmann et un groupe de Nazis exilés en Argentine dans les années 50. Pour résumer l’enjeu, Eichmann ne serait pas l’homme ordinaire et banal dépeint par Arendt, mais un antisémite convaincu. Ce livre avait été précédé par d’autres soutenant sensiblement la même thèse, dont The Eichmann Trial de Deborah Lipstadt 4 et Becoming Eichmann : Rethinking the Life, Crimes, and Trial of a “Desk Murderer” de David Cesarani 5 . À l’automne 2014, Richard Wolin 6 et Seyla Benhabib 7 ont tenu un vif débat à ce propos dans les pages du New York Times et du 1 Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, trad. A. Guérin, coll. « Folio/Histoire », Paris, Gallimard, 1991. Par la suite, l’abréviation EJ sera utilisée dans le texte. 2 Corey Robin, « The trials of Hannah Arendt », The Nation, 12 mai 2015. 3 Bettina Stangneth, Eichmann Before Jerusalem, Austin, Alfred A. Knof, 2014. 4 Deborah Lipstadt, The Eichmann Trial, New York, Schocken Books, 2011. 5 David Cesarani, Becoming Eichmann: Rethinking the Life, Crimes, and Trial of a “Desk Murderer”, Boston, Da Capo Press, 2007. 6 Voir notamment : Richard Wolin, « The Banality of Evil: The Demise of a Legend », Jewish Review of Books, Fall 2014, et Richard Wolin, « Thoughtlessness Revisited: A Response to Seyla Benhabib », Jewish Review of Books, 30 septembre 2014. 7 Voir notamment : Seyla Benhabib, « Richard Wolin on Arendt’s ‘Banality of Evil’ Thesis », Jewish Review of Books, 14 octobre 2014, et Seyla Benhabib, « Who’s on Trial, Eichmann or Arendt? », The New York Times, 21 septembre 2014.