DOSSIER L’Italie : un destin européen Questions internationales n o 59 – Janvier-février 2013 24 L’oxymore « crise politique permanente » est de longue date un lieu commun en Italie. Dans les années 1970-1980, des politologues y recouraient quand bien même les rapports de force partisans et la composition des coalitions gouvernementales restaient quasi inchangés. Les crises politiques dont il était régulièrement question dans les palais romains et la presse renvoyaient alors à des luttes intestines, à savoir principalement la distribution des sièges minis- tériels entre les cinq partis de gouvernement : la Démocratie chrétienne, le Parti socialiste italien, le Parti libéral italien, le Parti républicain italien et le Parti social-démocrate italien. Particulièrement intense entre les courants du parti dominant, la Démocratie chrétienne, cette compétition demeurait interne aux cercles dirigeants de partis qui avaient en commun de s’opposer à une entrée du Parti communiste italien au gouvernement, une conventio ad exclu- dendum grandement liée à la guerre froide. Ce système apparemment bloqué n’a pas empêché les mutations socio-économiques qui ont hissé l’Italie du milieu des années 1980 au rang de cinquième puissance économique mondiale. Cette configuration a perduré jusqu’à ce que l’opération Mains propres bouleverse en 1992 l’ordre politique institutionnalisé depuis 1947. En l’espace de deux ans, des scandales en série (Tangentopoli) autour des tangenti (pots- de-vin) délégitiment les principaux leaders politiques, le socialiste Bettino Craxi et le démocrate-chrétien Giulio Andreotti en tête, et débouchent sur la mise en examen de milliers d’élus et de dirigeants d’entreprise. Phénomène unique en régime démocratique, tous les partis de gouvernement s’effondrent simultanément 1 . Des occasions s’offrent alors aux partis jusque- là condamnés à l’opposition et aux nouveaux prétendants. Entre 1992 et 1994, le système politique italien en vigueur depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale s’est effondré sous le coup des scandales politico-financiers révélés par l’opération Mani pulite (Mains propres). Vingt ans plus tard, l’Italie est confrontée à de nouveaux soubresauts politiques en même temps qu’elle traverse une grave crise socio- économique qui semblent rendre bien lointaine la perspective de toute institutionnalisation d’une « II e  République ». « Crise permanente » ? La difficile institutionnalisation de la « II e  République » Hervé Rayner * * Hervé Rayner est docteur en science politique, membre de l’Institut des sciences sociales du politique (ISP, CNRS). 1 Hervé Rayner, Les Scandales politiques. L’opération « Mains propres » en Italie, Michel Houdiard Éditeur, Paris, 2005.