15 Ce que mesurer veut dire : disputes autour de la quantification et de la valuation en sociologie par Pauline Barraud de Lagerie, Alexandra Bidet, Etienne Nouguez Ce nouveau chapitre vise à éclairer le contexte qui a présidé à la réalisation de notre ouvrage et à sa réception. Ce livre a donné lieu à trois comptes rendus (Rodet, 2009 ; La Broise, 2010 ; Ogien, 2011) qui ne l’ont pas aisément situé par rapport à la littérature sociologique existante sur les questions des « grandeurs », de l’évaluation ou, plus généralement, de la mesure et des statistiques. Lors des discussions au sein du groupe « Mesure », nous avons largement discuté des courants proches de notre questionnement, comme l’économie des « Conventions », celle des « Grandeurs » (Boltanski et Thévenot, 1991 ; Orléan, 2004 [1994] ; Eymard-Duvernay, 2009), ou la sociologie de l’acteur-réseau (Latour, 2005 [1989] ; Akrich, Callon et Latour, 2006 ; Callon et Muniesa, 2003). Dans l’ouvrage lui-même, nous avons en revanche privilégié l’élaboration inductive de notre cadre d’analyse au détriment de la discussion de la littérature, même si cette faiblesse a été en partie corrigée par l’introduction de François Vatin et la postface de Michel Callon, lesquelles offraient des lectures assez contrastées des différents chapitres de l’ouvrage. Les lectures faites d’Évaluer et valoriser (comptes rendus, mais aussi reprises et critiques du livre) peuvent être classées dans deux registres. Une première discussion, relevant de la sociologie économique, a porté sur la question de la « valuation », selon l’expression que M. Callon a proposée, dans la postface de la première édition de cet ouvrage 1 , pour réunir conceptuellement les deux termes d’évaluation et de valorisation (Beckert et Aspers, 2011 ; Lamont, 2012). La question porte sur la nature et la place des différents dispositifs de métrologie économique, ce qui conduit à s’interroger sur les relations entre production, marché et consommation dans la construction de la valeur économique. Une seconde discussion s’est inscrite dans les débats récents sur les dynamiques de rationalisation à l’œuvre dans les organisations, et en particulier les administrations publiques, dans le contexte de l’essor du New Public Management, souvent interprété comme un instrument de métrologisation aveugle du monde social, au risque de la démocratie dans l’univers politique, comme au sein des organisations (Cahiers internationaux de sociologie, 2010 ; Revue française de socio-économie, 2010 ; Actes de la recherche en sciences sociales, 2011 ; Sociologies pratiques, 2011 ; Journées internationales de sociologie du travail, 2012). Nous nous proposons de contribuer à ces deux discussions en formulant plus explicitement notre cadre analytique. Au risque de forcer le trait, ce qui est difficilement évitable dans ce type de débat, nous construirons notre exposé en menant la critique de trois « grands partages » très présents en sciences sociales. Il s’agit de défendre, a contrario, une approche extensive de la mesure et de la valeur, seule à même selon nous de sortir la sociologie économique du cadre exclusif du marché où elle tend à se cantonner (Steiner, 2007 [1999]). 1 Soit le chapitre 13 de la présente édition. 1