Revue québécoise de psychologie, 27(3), 1-20 L’ENTRETIEN COGNITIF : SON EFFICACITÉ, SON APPLICATION ET SES SPÉCIFICITÉS THE COGNITIVE INTERVIEW : EFFICIENCY, USE AND SPECIFICITY Samuel Demarchi 1 Jacques Py Université Paris 8 Université Paris 8 Contrairement à une idée répandue dans les milieux concernés, l’entretien cognitif (Geiselman, Fisher, Firstenberg, Hutton, Sullivan, Avertissan et Prosk, 1984) n’a pas été commandé par les forces de police, mais a été créé suite à une situation banale vécue par l’un de ses auteurs, Ronald Fisher. Ce dernier reçut un jour des amis à dîner. Le lendemain, l’un d’eux l’appela pour savoir s’il n’avait pas oublié un objet chez lui car il ne se souvenait plus de l’endroit où il l’avait posé. Le chercheur, qui enseignait les principes théoriques du fonctionnement de la mémoire humaine à l’université internationale de Floride, lui répondit que non. Il proposa alors à son invité de la veille plusieurs techniques rudimentaires destinées à activer sa mémoire, et l’étourdi retrouva l’objet « perdu ». À la suite de cet épisode, Ronald Fisher contacta son collègue de Los Angeles, Edward Geiselman, pour lui demander quelles étaient, selon lui, les personnes les plus susceptibles d’utiliser ces techniques. Sa réponse fut immédiate : les officiers de police chargés de recueillir les témoignages des témoins et victimes 2 . Fisher et Geiselman se rendirent au commissariat de police de Los Angeles pour déterminer si les nombreux travaux de psychologie cognitive traitant de la mémoire pouvaient s’appliquer aux auditions judiciaires. L’entretien cognitif était né. Durant les deux décennies suivantes, les chercheurs travaillant sur l’entretien cognitif se sont intéressés tour à tour à la validation de la méthode sur le terrain avec le concours d’officiers de police judiciaire (Fisher, Geiselman, Raymond, Jurkevich et Warhaftig, 1987; Ginet et Py, 2001), à son amélioration en terme de conduite de l’entretien (Fisher et Geiselman, 1992), à son adaptation aux différentes populations susceptibles d’être impliquées dans des affaires criminelles [enfants (Memon, Wark, Bull et Koehnken, 1997); personnes âgées (Mello et Fisher, 1996) ou déficients mentaux (Milne, Clare et Bull, 1999)], à sa 1. Adresse de correspondance : demarchi.sam@free.fr ou jacques.py@univ-paris8.fr 2. Dans le reste du document, les témoins et victimes sont regroupés sous le terme générique de « témoins ». a ou b? 1995 dans les références