Anthropos 93.1998: 363 319 Ngoy, mère et fille, potières luba de Lenge (Katanga, Congo) Pierre Petit Abstract: - This article describes the production line of clay pots in the historicâl heartland of the Luba (Krtanga. République Démocratique du Congo) The whoie process rs punctuated by rituals, giving evidence of the continuous inter- ference of the spirits or of other invisible powers: earth guardian spirits controlling clay deposits, ancestors intimately linked to the tools of the potters and bestowing apprenticeship on them, sorcery forces endangering the burning stage, etc. As a focus of multiple interactions between the visible and the invisible worlds, pottery appears as a total social fàct, ascertainable only in its proper global cultural context. [Congo (R. D. C.), Luba, pottery, sp irit s, rituals, apprentic e s hip l Pierre Petit, Dr (1993, Bruxelles) enseigne à I'Université de Liège et à I'Université Libre de Bruxelles (Centre d'anthropo- logie). Sa thèse de doctorat entreprit la comparaison des rites familiaux et des rites royaux des Luba du Katanga (République Démocratique du Congo). I1 travaille depuis dix ans sur la société luba. Cf. aussi Références oitées. L'art de la poterie luba plonge ses racines dans un lointain passé dont l'archéologie peut retracer le développement du 8 e as lJ e siècle (Maret 1985, 1992). L'abondante récolte de poteries en contexte archéologique dans les nécropoles de la dépression de I'Upemba ne s'est malheureusement pas accompagnée de recherches approfondies sur les productions céramiques contemporaines.l De telles investigations pourraient pourtant éclairer les rapports entre les traditions céramiques du présent et du passé, et, partant, les rapports - encore obscurs - entre la culture luba et celles qui I'ont précédée sur les mêmes terres, il y a de cela plusieurs siècles. Situé dans le coeur historique du pays luba, Lenge est réputé pour son ary1le (dima) de qualité exceptionnelle, appelée "celle-que-l'on-façonne- sans-chamotte" (kabumbwe na nshibo) puisque, fait exceptionnel dans la région, aucun dégraissant n'est ajouté durant la manufacture. Aiguillé vers ce village dont la production est exportée à des dizaines de kilomètres à la ronde, j'y fis la connais- sance de deux potières réputées, Ngoy wa Nday et sa fille Ngoy wa Ngoy, qui acceptèrent volontiers de se plier au jeu de I'enquête ethnographique. Je fonderai ma description sur les observations et les interviews réalisées auprès d'elles, ainsi que sur des informations obtenues auprès d'autres potières.2 La comparaison de leurs témoignages fait apparaître la poterie comme une pratique ho- mogène dans tout le centre du pays luba, malgré de sensibles variations interindividuelles. C'est le processus opératoire de la poterie qui sera analysé ici, non sa typologie ni ses origines mythologiques. Ce sera l'occasion de montrer qu'une activité jugée prosaïque peut cacher un champ culturel d'envergure, où interviennent de multiples acteurs tant dans le monde visible qu'in- visible. L'apprentissage Les circonstances dans lesquelles les deux Ngoy apprirent leurs techniques témoignent, s'il en était encore besoin, du rôle capital joué par les esprits dans h vie sociale des Luba.l Ngoy mère naquit, sans doute dans les années 1920, dans le village de Kaseya, à 30 km de Lenge. I La seule étude publiée à ce propos est celle de Maret el Bulckens (1978), qui porte sLrr la poterie à Mulongo et à Kinkondja. On trouvera aussi quelques renseignements dans Colle (1913: 109 s.), Manoly (1931: 14 s ), Burton (1938: 103 s.), Theuws (1983: 179). Kanimba (1996) a analysé la poterie archéologique de l'Upemba à la lumière d'ob- servations réalisées auprès d'une population de 1a cuvette congolaise 2 Les recherches à Lenge eurent lieu du 17 au 28 juillet 1996. Les deux infonnatrices étaient le plus souvent ensemble durant les interviews, qui se déroulaient dans Ieur conces- sion Ngoy mère fournit la plupart des infbrmations sr,rr la dimension rituelle de I'activité, tandis que sa fille expliqua davantage ses aspects techniques Les autres personnes interviewées et/ou observées sont reolises dans la liste des infbrmateurs en fin de texte. 3 Le rôle central des esprits dans la culture luba apparaît avec netteté à propos d'autres sujets (Petit 1995a,1996a,1996b, 1996c). Petit (1995b) donne une présentation synthétique de la société luba.