1 PASCAL : LA VIE OU LŒUVRE ? in : Usages des vies. Le biographique hier et aujourd'hui (XVII e - XXI e siècle), Sarah Mombert, Michèle Rosellini (dir.). Toulouse, Presses Universitaires du Mirail (coll. « Cribles XVI e -XVII e »), 2012, pp. 267-294. Il fut un temps où la présentation universitaire d’un auteur s’articulait nécessairement en deux moments – la vie et l’œuvre. On ne savait pas trop au demeurant quel était le bénéfice ultime : si la vie était censée donner les clefs de l’œuvre, permettre qu’on la comprenne plus intimement, ou si, à l’inverse, l’œuvre, vaguement superfétatoire, avait pour intérêt majeur d’accroître la connaissance que nous pouvions nouer avec un grand homme. Ce temps est aujourd’hui révolu, évidemment, et nous qui avons remis l’œuvre au cœur des études littéraires entendons bien ne plus confondre les deux plans. Mais, dans le cas de Pascal, une incertitude demeure. L’œuvre est ici une notion éminemment problématique (surtout en ce qui concerne le chef-d’œuvre, les Pensées). Elle a lentement pris forme après la mort de l’auteur, et chaque génération persiste à en proposer une nouvelle version, parfois très différente de la précédente. Quant à la vie, ce n’est pas un complément critique apporté par les spécialistes, mais un texte bien réel et insistant – la Vie –, qui accompagne et borne l’œuvre presque depuis son origine (qui la constitue même, selon un critique comme Louis Marin). Je fais bien sûr allusion à la Vie de Monsieur Pascal, écrite par Madame Périer sa sœur. Les données du problème s’en trouvent considérablement perturbées, et comme bien souvent chez Pascal, portées à leur limite paradoxale. Le texte, défaillant, bénéficie concrètement du secours de la Vie. Et l’homme Pascal est devenu une figure symbolique – celui qu’un moderne polygraphe désignait, il y a peu, comme le Génie français. L’écrivain existe au moins autant aujourd’hui dans les esprits par ce qu’il représente que par ce qu’il a écrit. Trois cent cinquante ans après sa mort, il est proprement un écrivain de légende, suscitant des réactions tranchées d’adhésion ou de rejet, incarnant un type de savant et un type de chrétien. Nul doute, quant à ce dernier point, que la Vie écrite par Gilberte ait joué son plein rôle, comme l’a parfaitement mis en évidence Philippe Sellier, dans une étude devenue classique 1 , où est montré, avec minutie et rigueur, que le texte de la Vie relève d’un genre littéraire spécifique – celui de la légende – dont il respecte scrupuleusement les codes. Comment la vie s’inscrit-elle dans l’œuvre, ou plus exactement comment la vie s’impose-t-elle à l’œuvre, pour en permettre la lecture ? Le rapport très étrange que nouent depuis plusieurs siècles l’œuvre inaboutie et l’introduction légendaire qui l’accompagne, a suscité l’intérêt de la critique. L’occasion est en effet idéale pour mettre en question plus largement cette persistante présence de l’écrivain entre les lignes de son texte. Illusion d’autorité pour les uns, la persona auctoriale est une construction idéologique, sans cesse renouvelée et mise à jour par les époques successives. Fondement d’humanité pour les autres, la présence sous-jacente de l’homme garantit l’unité de l’œuvre, son originalité et son aptitude à s’adresser sans cesse à de nouveaux lecteurs. *** 1 . Ph. Sellier, “Pour une poétique de la légende : La Vie de Monsieur Pascal” (1982).