Au nom du fils Ethnocomptabilité d’une famille de sans-papiers hébergée en hôtel social Erwan Le Méner Observatoire du Samusocial de Paris – Centre d’étude des mouvements sociaux / École des hautes études en sciences sociales. Cet article retrace le « parcours du combattant » d’une famille d’étrangers, entre leur arrivée en France, début 2007, et leur installation dans un logement social, neuf ans plus tard. Il décrit la succession d’hébergements et d’emplois précaires, épreuves partagées par une part significative des nouveaux arrivants. Ce texte rend compte des efforts constants du couple pour s’en sortir : pour avoir un enfant (ce qui les a conduits à émigrer) et pour lui offrir la meilleure vie possible. Il met en lumière une possibilité de réussite sociale et économique pour les migrants, reposant sur une épargne constituée jour après jour, indissociable d’une vie pensée au futur et dévouée à la génération suivante. À la naissance de Nour en 2009, Tassadit et Moqran, âgés respectivement de 34 ans et de 43 ans, vivent dans une chambre d’un ancien hôtel de tourisme de la proche banlieue parisienne. En l’absence de logement, pour des familles étrangères, l’hôtellerie sociale constitue en effet une solution d’hébergement de plus en plus répandue depuis la fin des années 1990 – qui concerne au moins trente mille personnes en Île-de-France, d’après l’enquête Enfams (1) (Guyavarch et al., 2014). Comme Tassadit et Moqran, la moitié des parents résidant en hôtel n’ont pas de papiers. Cette situation est associée à l’absence décla- rée de travail, de prestations sociales, et de façon peu étonnante à des revenus très faibles : si le revenu médian déclaré en hôtel atteint 167 euros par mois par unité de consommation, celui des familles sans-papiers n’est que de 59,50 euros (ibid.). Néanmoins, ces chiffres ne per- mettent pas de se figurer comment il est possible de survivre dans de telles conditions. Comment, par exemple, un couple avec un enfant dont les ressources officielles se limitent à des revenus fluctuants issus des ménages et des gardes d’enfant de l’épouse (correspondant à 523 euros en moyenne par unité de consommation, par mois, durant l’enquête), parvient-il à vivre (2) ? Cette question a conduit, d’une part, à un inventaire des ressources réelles de la famille, en argent ou en nature et, d’autre part, à un examen minutieux des pratiques d’approvisionnement et des usages des biens nécessaires à l’entretien du ménage, dans une approche d’ethnocomptabilité (encadré 1, p. 42). L’éventail des ressources et des techniques de gestion mises en œuvre par le couple rappelle d’autres observa- tions réalisées auprès de ménages en situation irrégulière et défavorisée : les revenus de la famille ne proviennent pas seulement de l’activité légale d’un des deux parents, mais aussi du travail non déclaré de l’autre parent ; des dons constituent une part non négligeable de leurs ressources ; chaque centime est compté, de la préparation des achats jusqu’à leur consommation, qui proscrit tout gaspillage. Cependant, l’enquête ne consiste pas seulement à repérer les ressources et les tactiques requises pour subvenir aux besoins de la famille, mais aussi à comprendre comment elles organisent la vie quotidienne et permettent de préparer l’avenir. L’enquête témoigne d’abord de la place centrale de l’enfant dans l’économie familiale, de- puis le projet d’émigration. Le sentiment d’imprévisibilité associé à leur double situation de sans-papiers et de sans- domicile, et aux privations vécues, se traduit en temps réel par des pratiques d’achat économes et la formation d’une épargne. Celle-ci peut s’envisager après coup, c’est-à-dire une fois les papiers et le logement obtenus, Revue des politiques sociales et familiales n° 123 - 3 e et 4 e trimestres 2016 41 Joindre les deux bouts. Enquêtes d’ethnocomptabilité (1) Il s’agit de la première enquête française sur les familles sans logement, réalisée en 2013 dans le cadre d’un ensemble de recherches sur les enfants et les familles sans-logement (Enfams), menées par l’Observatoire du Samusocial de Paris. Ce projet a été financé par l’Agence régionale de santé d’Île-de-France, la Caisse nationale des Allocations familiales, le Cancéropôle Île-de-France, la Fondation de France, la Fondation Macif, la Fondation Sanofi Espoir, l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé, l’Institut de veille sanitaire, l’Institut de recherche en santé publique, le ministère de l’Intérieur et l’Observatoire national de l’enfance en danger. (2) Ces ressources, formées plus précisément à 97 % par les salaires de l’épouse et 3 % par des prestations sociales, situent le ménage dans le dernier décile de la distribution des revenus (tous revenus confondus), dont le seuil est à 520 euros mensuels d’après l’enquête Enfams. Selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), en 2010, 10 % des ménages franciliens (logés) vivent avec moins de 547 euros (respectivement 876 euros) par unité de consommation, par mois, avant (respectivement après) transferts sociaux (Labrador, 2013). Mots-clés Familles étrangères Logement Hébergement d’urgence Ethnocomptabilité Budget