RICHARD SHUSTERMAN LE PHILOSOPHE SANS LA PAROLE *1 La philosophie comme art performatif dans les gestes de l’Homme en Or I On identie le plus souvent la philosophie aux pratiques discursives de lecture, d’écriture et de dialogue oral qui, de longue date, ont dominé ce genre. Mais elle s’est aussi profondément afrmée comme bien autre chose, et davantage, qu’un exercice discursif, en particulier dans l’Antiqui- té. La philosophie se voulait alors un mode de vie complet, un art de vivre consacré à la recherche de la sagesse (comme l’indique le nom « philoso- phia ») et du même coup aux pratiques qu’une telle recherche de la vie sage entraînerait. Le rétablissement de cette image de la philosophie, à la n du vingtième siècle, fut largement le fait du travail pionnier de Pierre Hadot et de Michel Foucault. Près d’un siècle auparavant, on trouve la même ambi- tion de rétablir la philosophie comme art de vivre chez des pragmatistes tels que William James et John Dewey qui, comme Nietzsche, puisaient leur inspiration dans l’idée émersonienne de culture et de stylisation per- fectionnistes de soi : idée que Montaigne a exprimée avec beaucoup de force dans la pensée de la Renaissance. An de faire reconnaître la philosophie comme quelque chose de plus que de la littérature, comme autre chose que de simples pratiques discur- sives (que celles-ci soient poétiques ou rhétoriques, écrites ou orales), les philosophes anciens soulignaient souvent que leur entreprise consistait essentiellement en un mode de vie plutôt qu’en une forme de langage ; en d’autres termes, que la philosophie devait s’exprimer en actes, au-delà des paroles ou des écrits. En faisant leur cette idée, des philosophes tells que Cicéron, Épictète, Sénèque et Montaigne rabaissent au rang de simples « grammairiens » ou « mathématiciens » ces philosophes qui dévouent plus de « soin et d’attention à leur discours [...] qu’à leurs vies », et ainsi « nous * Texte traduit de l’anglais (États-Unis) par Simon Gissinger.