178 179 Mineure Le Caire, cultures indociles Dans un contexte de retour à l’État fort en Égypte, incarné par la figure du Président Sissi, on assiste à une reprise en main des affaires territoriales par le pouvoir en place, après trois années de grande instabilité poli- tique 1 . Le nouvel homme fort du pays a ainsi inauguré, à l’aide de capitaux en provenance des pays du Golfe, un certain nombre de très grands projets de villes nouvelles et d’infras- tructures, dont le nouveau Canal de Suez est la tête de pont. Sitôt après la destitution du Président Frère Musulman Mohamed Morsi en 2013, l’armée a construit et restauré des dizaines de ponts, routes, échangeurs, etc. Élu président quelques mois plus tard, le maréchal Sissi a alors immédiatement promis de faire construire un million de nouveaux logements à destination des plus pauvres. Mais la plus grande surprise demeure le projet ambitieux de la nouvelle capitale administrative et financière 1 Insaf Ben Othmane est architecte/urbaniste, fonda- trice du bureau d’études Ecumene Studio, spécialisé dans le développement des quartiers populaires, Le Caire. Roman Stadnicki est géographe, chercheur au Centre d’Études et documentation économiques, juridiques et sociales (MAEDI/CNRS), Le Caire. L’auteur tient à remer- cier Samuël Poisson pour son aide dans ce travail. située entre Le Caire et Suez, annoncé pendant la conférence économique de Sharm el-Sheikh en mars 2015 2 . Mais le rôle que joue aujourd’hui l’État égyptien dans l’aménagement urbain n’est pas nouveau. Au contraire, un certain nombre de schémas de politique territoriale paraissent à plus d’un titre hérités des périodes Nasser et Sadate 3 . Pour résumer, la planification urbaine en Égypte est dominée par une approche « par le haut 4 » – c’est-à-dire uniquement élabo- rée par l’État central –, par une doctrine dite 2 Ce projet doit se développer sur une surface de plus de 700 km² (équivalente à celle de Singapour), compre- nant un Central Business District de 5,6 km². Entièrement financée par le secteur privé, la nouvelle capitale doit ac- cueillir 5 millions d’habitants et prévoit de créer 1,75 mil- lions d’emplois permanents, 663 infrastructures de santé, 700 maternelles et garderies, 21 districts résidentiels et un vaste parc à thème. Pour une revue de presse détaillée de ce projet, voir : http://egrev.hypotheses.org/1216 3 Denis E., « Du village au Caire, au village comme au Caire », Égypte/Monde arabe, n o 4-5, 2001, http://ema. revues.org/883 4 Ibrahim K., « Post-Revolutionary Urban Egypt: A New Mode of Practice? », Égypte/Monde arabe, n o 11, 2014, http://ema.revues.org/3330 Le Caire, ville rebelle ? Recomposition de l’action urbaine après l’épisode révolutionnaire Insaf Ben Othmane & Roman Stadnicki rationnelle 5 et par la négligence du problème de l’informel 6 . Cette tradition de planification a réduit l’aménagement du territoire égyptien à de la spéculation foncière et à la création de villes nouvelles sécurisées dans les péri- phéries désertiques des aires urbaines, com- promettant, ainsi que le reconnaissait l’actuel ministre du Logement lui-même en 2009, le développement social, économique et spatial des agglomérations 7 . Cette politique du « fait du prince », basée sur des effets d’annonce et des opérations à forte visibilité internatio- nale, a exclu les populations les plus pauvres – constituant pourtant l’essentiel de la pres- sion démographique en ville –, que l’État a laissées s’installer dans des quartiers infor- mels très denses et très peuplés. Ce sont là les racines urbaines de la révolution du 25 janvier 2011, laquelle a largement révélé l’échec des politiques urbaines dans la réalisation de la justice sociale. 5 Hamilton N., Kardoush D., Ansari M., Hutchison M., Rafay Jamil R., Al-Sweel F., Vericat J., Saleem Farooqi M., Land, legitimacy and Governance in Revolutionary Cairo, Research paper, Institute for research and Debate on Gov- ernance, 2012. Le rationalisme est le fait de considérer l’aménagement de l’espace comme une discipline intel- lectuelle dont « les objectifs, les moyens et les méthodes seraient susceptibles d’une analyse rationnelle exhaustive, antérieurement à toute réalisation et expression de ces facteurs dans des produits finis » : Middleton R., « Ratio- nalisme », in Merlin P., Choay F. (dir.), Dictionnaire de l’urbanisme et de l’aménagement, PUF, Paris, 1988, 2005. 6 Dorman W.-J., The politics of neglect, PhD Thesis, SOAS, Londres, 2007. 7 Madbouly M., Revisiting Urban Planning in the Mid- dle East North Africa Region, Regional study prepared for Revisiting Urban Planning: Global Report on Hu- man Settlements, Un-Habitat, 2009, www.unhabitat.org/ grhs/2009. Moustafa Madbouly est le ministre du Loge- ment depuis 2014, ancien directeur de l’agence publique d’aménagement du territoire (GOPP) sous Moubarak et défenseur du schéma directeur « Cairo 2050 » ainsi que du projet de nouvelle capitale mentionné en introduction. Ses mandats et prises de position d’aujourd’hui appa- raissent donc en totale contradiction avec la critique qu’il formulait en 2009. La politique de grands projets lancée par Sissi pose cependant plusieurs nouveaux problèmes, en dehors, bien souvent, de l’atermoiement de leur mise en œuvre et livraison. En renouant avec les grandes lignes des politiques néolibérales du régime de Moubarak qui ont échoué à résorber la pauvreté urbaine, elle pourrait encore renfor- cer les inégalités sociales. Par ailleurs, en prenant de court les acteurs urbains – ceux issus de la société civile mais aussi de l’administration qui prônent une transformation en profondeur du système de planification et de gestion territoriale en Égypte –, cette politique remet en question les quelques avancées observées depuis la révolu- tion de 2011 dans le champ de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire. L’activisme urbain : vulnérabilités d’un phénomène émergeant Le processus révolutionnaire de 2011 a fourni les conditions nécessaires à l’émergence d’une forme particulière d’activisme ayant pour objet principal le territoire urbain 8 . Parmi ses chevaux de bataille, l’activisme urbain égyptien milite pour l’abandon des instruments de la planifica- tion urbaine rationnelle et dénonce les dérives des pratiques gouvernementales et des actions des agences de développement internationales calquées sur celles de l’entreprise privée, telles que celles qui ont donné lieu au schéma direc- teur Cairo 2050 défendu par Moubarak à la fin de son règne, avec l’appui de UN-Habitat et de l’Agence japonaise de coopération interna- tionale (JICA). Ce jeune mouvement activiste hétéroclite, composé autant de professionnels de l’urbanisme et de l’architecture que de militants 8 Stadnicki R., « De l’activisme urbain en Égypte : émer- gence et stratégies depuis la révolution de 2011 », Echogéo, n o 25, 2013, http://echogeo.revues.org/13491#ftn2