1 L’HERMENEUTIQUE EN CONTEXTE CYCLIQUE : L’EXEMPLE DU CYCLE VULGATE Peut-on dire d’un cycle narratif, constitué de plusieurs œuvres autonomes mais interconnectées, qu’il a un sens unitaire ? Comment l’herméneute doit-il se comporter face à de tels ensembles littéraires ? Faut-il se résoudre à étudier séparément les œuvres individuelles qui constituent un cycle, en renonçant à l’idée qu’elles peuvent fonctionner de concert, ou au contraire, malgré l’incertitude sur l’intention des auteurs et le caractère disparate des textes eux- mêmes, peut-on quand même considérer qu’un cycle possède une senefiance qui lui soit propre, au-dessus et au-delà des différents textes qui le constituent ? Et si senefiance commune il y a, d’où vient-elle, et où fonde-t-elle son autorité ? La forme cyclique ne soulève pas seulement des questions d’ordre poétique et philologique : elle interroge en profondeur nos habitudes herméneutiques. Senefiance et convergence « Pour la pensée médiévale », écrit Robert Guiette, « la réalité sensible, toute réalité sensible ne trouve sa justification que dans ce dont elle peut être le signe 1 . » Les faits et les choses observables n’ont de valeur qu’en ce qu’ils constituent des points de passage, des ponts entre l’observateur et une réalité plus haute, non observable directement. En ce sens le réseau signifiant qu’est la réalité sensible n’est pas constitué de signes disparates, indiquant des directions diverses en une sorte de sémiose illimitée 2 : au contraire la senefiance médiévale se fait sur le mode de la convergence, chaque signe renvoyant en dernière analyse au signifié ultime, Celui qui n’est signe que de lui-même : Dieu. C’est un lieu commun de constater que ce rapport au monde a une influence majeure sur la littérature médiévale et sur la manière dont elle conçoit sa mission et son fonctionnement : la popularité du mode allégorique jusque dans les derniers siècles de la période en atteste. Mais, comme le fait remarquer Armand Strubel, une des particularités de l’allégorie littéraire au Moyen Âge est de déborder d’un cadre strictement générique – le poème allégorique comme genre littéraire isolable – et de contaminer de nombreux autres genres narratifs en y 1 Robert Guiette, « Symbolisme et ‘‘senefiance’’ au Moyen Âge », Cahiers de l’Association internationale des études françaises, 6 (1954), p. 107-122, ici p. 107. 2 Umberto Eco, Lector in fabula. Le rôle du lecteur ou la coopération interprétative dans les textes narratifs [1979], trad. Myriem Bouzaher, Paris, Grasset, 1985, p. 51-54 : « Sémiosis illimitée et pragmatique ».