Introduction. Mélodrame et tragédie. Regards croisés entre le cinéma et le théâtre hispano-américains contemporains (Mexique-Argentine) Sophie Dufays & Françoise Heitz Un vaste champ d’investigations À première vue, ce sixième dossier de Savoirs en prisme pourrait sembler embrasser un champ interdisciplinaire moins vaste que les dossiers des numéros antérieurs (« Langue et musique » et « Les espaces du malentendu »). Mais une telle impression supposerait une méconnaissance des termes proposés à la réflexion : les questionnements sur le mélodrame et la tragédie, s’ils ressortissent en première instance au vaste champ de l’esthétique – on peut les considérer comme des (macro)genres intermédiaux, qui traversent et permettent d’articuler l’histoire du théâtre et du cinéma, entre autres arts –, s’ancrent dans une perspective tant philosophique que socio-historique. Le mélodramatique et le tragique en effet sont aussi des modes ou modalités, des sensibilités ou des « sentiments » [1] qui traduisent deux conceptions du monde, deux « versions de l’expérience » humaine (Heilman, 1968), lesquelles non seulement peuvent se combiner à tout autre genre fictionnel ou plus largement artistique, mais imprègnent l’ensemble de la culture moderne dans ses multiples formes. Ainsi, le mélodramatique, sous l’influence de Brooks (1976) et de Gledhill (1987) a été redéfini comme « a mode of conception and expression, as a certain fictional system for making sense of experience, as a semantic field of force »[2] (Brooks, xiii) qui prend ses racines dans la modernité post-révolutionnaire, tandis que le tragique en tant que modalité ne cesserait de « revenir » au XX e et au XXI e siècles (Domenach, 1967 ; Williams, 1979 ; Maffesoli, 2000), par-delà l’oubli relatif ou la « mort » (Steiner, 1956 et Sontag, 1966) de la tragédie en tant que genre à partir du mélodrame classique et du drame romantique. Les enjeux éthiques, affectifs, politiques, anthropologiques ou psychanalytiques – et plus généralement philosophiques – de ces modes demandent donc une interprétation qui dépasse largement le repérage classificatoire d’un répertoire plus ou moins stable de figures rhétoriques, de thèmes et de procédés. Des références incontournables Mais si ces travelling concepts sont des prismes au travers desquels peuvent être analysées la culture, les modes de communication et la politique contemporaines (voir par exemple Maffesoli, 2000 pour le tragique ou Elaesser 2014 pour le mélodramatique), les tentatives de les cerner et de les définir renvoient nécessairement aux œuvres qui les ont fondées ou popularisées[3]. Si, en ce qui concerne la tragédie, la référence au théâtre grec antique et à sa théorisation par Aristote s’avère incontournable (à côté du théâtre élisabéthain et du classicisme français), les études sur le mélodrame de leur côté s’inspirent aussi bien du théâtre français du début du XIX e siècle (avec les œuvres de Pixerécourt pour paradigme) que du mélodrame cinématographique classique (« l’âge d’or » des années 1930-1950) dans ses deux