Une architecture mobile: La tente nomade Ahmed Skounti Institut National des Sciences de l'Archélogie et du Patrimoine, Rabat “L’éphémère est sans doute la vérité de l’habitat futur. Les structures mobiles, variables, rétractables, etc., s’inscrivent dans l’exigence formelle des architectes et dans l’exigence sociale et économique de la modernité.” 1 Jean Baudrillard, Utopie 1 (1967). La tente est le produit d’une “architecture mobile” propre aux populations en perpétuel déplacement avec troupeaux de caprins, d’ovins, de camélidés et d’asinés. Elle n’en répond pas moins à la célèbre trinité de Vitruve: firmitas (solidité), utilitas (utilité), venustas (beauté). 2 Elle est conforme aux exigences de la mobilité caractéristique de la vie nomade. Faite de poils de camélidés et de caprins, elle est démontée, pliée, arrimée sur la bosse du dromadaire qui la transporte jusqu’au lieu du prochain campement. Elle s’inscrit dans le paysage et laisse peu de traces, à peine quelques pierres consolidant les pieux qui servent à la dresser. Elle n’est pas propre aux seules populations du Sahara. Présente chez les nomades, semi-nomades et transhumants du Haut et du Moyen-Atlas, elle se retrouvait encore au milieu du XX ème siècle sur les plaines atlantiques du Maroc. Dans les pages qui suivent, il sera question de la tente nomade dans le Sud du Maroc puis d’une tente en particulier encore en usage chez les derniers nomades des Ayt Merghad du Haut-Atlas oriental, les Ayt Aïssa Izem. Il est intéressant de relever qu’elle devient un objet touristique exhibé, parfois maladroitement, par les promoteurs du tourisme saharien. Le savoir-faire de sa fabrication se perd irrémédiablement tout comme nombre d’autres objets de la vie nomade. Mais celle-ci inspire, par son originalité, les architectes d’aujourd’hui. Elle inspire aux concepteurs de demain des solutions d’habitat dans un monde en plein mutation. I. La tente nomade En 1931, trois années avant la réduction française et espagnole des derniers îlots de résistance au Maroc, on a recensé 210 mille tentes, soit un peu moins du tiers des habitations des zones rurales (maisons, mechtas, noualas). Le chiffre est plus qu’éloquent. Il mesure l’ampleur de la mouvance en même 1. Jean Baudrillard, “L’éphémère,” Utopie 1, mai (1967) (cité dans Jean Baudrillard, Le ludique et le policier (Paris: Sens et Tonka, 1997), 11. 2. Vitruve, De Architectura, livre IX. Texte établi, traduit et commenté par J. Soubiran (Paris: Les Belles Lettres, 1969). Hespéris-Tamuda LII (3) (2017): 19-33 Journal Indexed in Emerging Sources Citation Index (Web of Science) Covered in Clarivate Analytics products and services, ISSN: 0018-1005