1 Ostendam cuius modi sis : le portrait oratoire à Rome entre argumentation et fiction Charles Guérin Université Paris-Est EA 4395 Lettres Idées Savoirs et LabEx HaStec Aux environs de l’année 87 av. J.C., Caius Iulius Caesar Strabo Vopiscus eut maille à partir, lors d’un procès, avec un fils d’affranchi nommé Helvius Mancia 1 . L’affaire est mal connue : peut-être Mancia défendait-il l’adversaire de César Strabon, peut-être venait-il simplement témoigner 2 , mais d’après Quintilien, il l’interrompait sans cesse, et l’irritait bien sûr 3 . D’après le récit qu’en donne Cicéron dans le De oratore, César Strabon se tourna vers le gêneur et procéda ainsi : […] « iam ostendam cuius modi sis », cum ille « ostende, quaeso » ; demonstraui digito pictum Gallum in Mariano scuto Cimbrico sub Nouis distortum, eiecta lingua, buccis fluentibus ; risus est commotus ; nihil tam Manciae simile uisum est. « […] je lui dis : « eh bien je vais montrer quelle espèce d’homme tu es ». « Fais, je t’en prie », répondit-il. Je pointai du doigt l’image d’un Gaulois peinte sur un bouclier Cimbre pris par Marius et exposé aux boutiques neuves, un Gaulois contrefait, tirant la langue et les joues flasques. Le public éclata de rire : on n’aurait pu trouver plus ressemblant 4 ! » Mancia s’attendait à ce que César Strabon fît son portrait par une description ou un récit – en tout cas, par des mots. Mais glissant du sens intellectuel – où ostendere renvoie à une activité explicative 5 – au sens purement physique de la monstration 6 , César Strabon remplace le portrait discursif par la référence directe à une représentation picturale. Le rire du public, et la confusion de Mancia, tiennent évidemment à cet effet de surprise, mais peut-être plus encore à la pertinence de la comparaison qu’établit César Strabon. La ressemblance est frappante, nous dit-on, et l’imago, comme le De oratore le rappelle quelques lignes plus haut, est une source de comique inépuisable pour les Latins : Valde autem ridentur etiam imagines, quae fere in deformitatem aut in aliquod uitium corporis ducuntur cum similitudine turpioris. « Les portraits par comparaison font beaucoup rire ; ils portent d’ordinaire sur une difformité ou sur un défaut corporel que l’on rapproche d’un objet plus laid encore 7 . » 1 Sur le personnage de Mancia, voir encore De orat. II, 274 ; Val. Max. VI, 2, 8. 2 Sur le statut du témoin dans le tribunal républicain, cf. Charles GUÉRIN , La Voix de la vérité. Témoin et témoignage dans les tribunaux romains du I er siècle avant J.-C., Paris, Les Belles Lettres, 2015. 3 Inst. VI, 3, 38. 4 De orat. II, 266. En l’absence de mention contraire, les traductions sont les nôtres. 5 TLL s.v. ostendo, 9.2.1127. 6 TLL s.v. ostendo, 9.2.1120 sq. 7 De orat. II, 266.