Les Carnets du BAL n°8, « L’image, événement intérieur », Paris, LE BAL / Editions Textuel / Centre national d’arts plastiques, 2017, p. 134-149 Entre la vie et la mort. Images liminales de la révolte en Syrie Cécile Boëx Au cours de mes cinq années de recherche sur les usages et les grammaires de la vidéo dans le contexte de la révolte puis de la guerre en Syrie, beaucoup d’images m’ont touchée, bouleversée. D’autres m’ont choquée, blessée. De cette accumulation visuelle, sonore et émotionnelle, trois vidéos se détachent pourtant. Elles imprègnent ma mémoire et ma réflexion. Chacune s’inscrit à sa manière dans une zone grise, intermédiaire, là où la vision se brouille et où les modalités de la perception se redéfinissent. En ce lieu précaire, il est difficile d’établir la frontière entre l’intentionnalité du geste filmique, inscrit avant tout dans une volonté de témoigner, et la non maîtrise, liée à la contingence de l'événement, ou plutôt, de l'expérience incarnée de l'événement. Images liminales donc, qui désignent les singularités paradoxales de ces vidéos où affleurent, de manière impromptue, des points de contact entre l'expérience subjective et l'histoire en train de se faire, entre le corps et l'événement, entre la vie et la mort. Parce que ces vidéos sont filmées au péril des preneurs d'image, gens ordinaires ou activistes médiatiques, spécialisés, par la force des choses, dans la documentation filmée des événements. Dès mars 2011, la nécessité de filmer les manifestations et leur répression émerge d'une volonté de rétablir la vérité sur les faits, niés par la version officielle, qui prétend à un complot et qualifie les manifestants de terroristes islamistes. Les usages de la vidéo se diversifieront (hommages, déclarations, nouvelles pratiques protestataires filmées, combat, etc.) au fil de l’évolution du mouvement de révolte et de son basculement progressif dans la guerre. Depuis, ce sont des centaines de milliers de vidéos qui ont été mises en ligne, principalement sur YouTube. Jamais dans l’histoire une révolte et un conflit n’ont été autant documentés par ceux qui sont en prise directe avec les événements. Paradoxalement, ce foisonnement d'images et de sons, le plus souvent anonymes, ne correspond pas à une hyper visibilité : l'effet de masse fait au contraire obstacle à la visibilité. Disséminées dans l'espace mouvant et algorithmique d’Internet , ces images qui nous appellent sont pour la plupart en état de latence, quand elles ne disparaissent pas purement et simplement 1 . Enfouies sous d'autres strates d'images et de sons, il faut patiemment aller à leur rencontre 2 , une à une. Malgré leur accessibilité apparente, ces vidéos sont donc rares. La plupart sont aussi inefficaces. D’abord parce qu’elles donnent peu d’indications de contexte sur les situations filmées, le plus souvent dans l’urgence. Ensuite, malgré leur nombre, elles n’ont pesé d’aucune manière sur les rapports de force. Leur valeur et leur puissance se situent clairement au delà de la temporalité volatile du politique et des médias. Elle s’inscrit dans l’intensité et l’incertitude de l’expérience vécue, laquelle opère un double mouvement de condensation et de dilatation du temps et de l’histoire, propre à la révolte. Cette coalescence contradictoire de 1 A ce jour, environ 10 % des vidéos de mon corpus ont été supprimées, soit en raison de la fermeture des comptes depuis lesquelles elles avaient été mises en ligne, soit par décision des administrateurs du site YouTube. 2 95 % des vidéos filmées en Syrie ne sont pas traduites et sont référencées en arabe. 1