1 sur 16 Joelle Palmieri joelle.palmieri@gmail.com 26/03/13 Les TIC, outils des subalternes ? Les Afriques dans le Monde (LAM) Les TIC, outils des subalternes ? Publié dans la Revue Afroscopie, « Leadership féminin et action politique – le cas des communautés africaines du Canada », Paris : L’Harmattan, 220p., pp. 85-108, décembre 2013. Imaginez que vous tenez votre téléphone portable – je suis convaincue que vous en possédez au moins un – bien serré entre les mains et que vous le dirigez devant vous, bras tendus ou pas. Imaginez encore à partir de la pointe de ce téléphone un faisceau lumineux qui dessine une ligne, droite, jusqu’à l’infini. De part et d’autre de cette ligne, le monde se divise en deux parties tout à fait inégales. Ceux, minoritaires, qui pensent et disent être missionnés pour aider, soutenir, apporter appui aux autres, majoritaires de l’autre côté de la ligne. Les premiers ont jugé que les seconds en ont besoin sans même que les seconds aient été consultés. Les premiers pensent que les technologies de l’information et de la communication (TIC), dont les réseaux sociaux numériques, ouvrent des portes magiques aux seconds qui souffrent d’inégalités et décident de quelle inégalité il s’agit. Les premiers ont la parole. Les seconds ne l’ont pas. Les premiers ont les espaces pour s’exprimer. Les seconds ne les ont pas. Les premiers ont du temps. Les seconds n’en ont plus depuis longtemps. Les premiers sont dominants. Les seconds sont subalternes (Spivak 1988a). Les premiers ont l’arrogance des savoirs et de ce qui fait savoir. Les seconds ont des savoirs invisibles dont personne y compris eux-mêmes ne sait ou ne veut savoir qu’ils sont des savoirs. Les premiers sont globalement des « vieux mâles blancs » et se situent en Occident 1 . Les seconds sont massivement des jeunes femmes noires pauvres vivant dans des quartiers populaires des grandes métropoles ou en milieu rural, notamment en Afrique. Vous la voyez cette ligne ? Evidemment, ce n’est pas aussi simple. Les dominants ne sont pas tous regroupés du même côté de la ligne par exemple. Comme les subalternes. De part et d’autre, les éléments se croisent. Il y a au sein de ce que j’ai préalablement identifié comme le « côté des subalternes » des dominants et au sein du « côté des dominants » des subalternes. D’où la complexité des défis qui se sont toujours posés aux femmes en général et aux Africaines en particulier. Les rapports de domination que les femmes vivent sont multiples. Ils sont liés à leur appartenance de sexe – on parle de rapports sociaux de sexe et des inégalités de genre liés aux relations sociales construites par la division sexuelle du travail, domestique et de reproduction pour les femmes, de production pour les hommes (Kergoat 2000) –, mais aussi à leur appartenance de classe – une femme de classe moyenne vivra plus d’inégalités sociales 1 Le terme « Occident » désigne les pays d’Europe de l’Ouest, d’Amérique du Nord ainsi que l’Australie et la Nouvelle-Zélande et leurs socialisations. Ces régions du monde se considèrent elles-mêmes et sont considérées par les organisations internationales, et par une partie des organisations de la société civile au niveau global, comme au « Nord ». C’est dans cette région que se décident globalement les politiques de TIC (l’ensemble des politiques relatives à la réglementation des usages des TIC). Ce « Nord » s’oppose à un « Sud » et, selon le théoricien littéraire palestinien Edward Saïd, à l’« Orient » (l’Autre), qui est « une création de l’Occident, son double, son contraire, l’incarnation de ses craintes et de son sentiment de supériorité tout à la fois » (Saïd 1997).